GIORDANO

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IMAGINER LE MONDE, C'EST PARTICIPER À SA PERPÉTUELLE RECRÉATION

CREDITS

ADAPTATION Denis Lavalou d’après le roman éponyme de Serge Filippini paru aux éditions Phébus en 2012

Équipe de création à déterminer

Rome, 10 février 1600. Giordano Bruno a été condamné par l’Inquisition pour avoir pensé sans prudence et va être conduit au bûcher d’ici à sept jours. Sept jours pour écrire le roman de sa vie. Sept jours pour que naisse son grand oeuvre au fil d’une narration puissante, de plus en plus marquée par l’urgence, le manque de sommeil et le besoin de dire l’homme de chair et de désirs, le philosophe et l’aventurier qu’il aura été dans ce monde envahi par les ombres noires de l’intolérance. Giordano Bruno évoque fiévreusement l’Europe de la Renaissance, ses ennemis nombreux, ses amis et toutes les figures qu’il aura pu croiser, de l’énigmatique Henri III de France à Montaigne, de Shakespeare au peintre Arcimboldo, sans oublier le troublant Cecil : un destin aimanté par le feu et voué à toutes les audaces.

Denis Lavalou a reçu pour l’écriture de ce nouveau projet une bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec lui permettant de résider dans le studio du Québec à Rome de janvier à juin 2019

PRÉSENTATION

Auteur de nombreux dialogues philosophiques à la façon de Socrate et de Platon, l’œuvre touffue de Giordano Bruno comprend une vingtaine de livres écrits en latin et en italien. Alors que l’Église catholique romaine, le soupçonnant d’hérésie, l’a excommunié et le poursuit à cause de ses idées, Giordano Bruno a parcouru toute l’Europe cherchant à combler sa soif de connaissances, à transmettre ses découvertes, à divulguer ses idées et trouver des personnages influents susceptibles de le protéger.

Découvert et dévoré au printemps 2016, c’est d’abord par son titre que le roman de Serge Filippini m’a spontanément intrigué. Pour ce titre si évocateur, Filippini s’est lui-même inspiré d’un tableau du peintre Arcimboldo (1527-1593), connu pour avoir brossé, à l’époque où vivait Giordano Bruno, des portraits de personnages de son temps exclusivement composés d’éléments naturels – fruits, légumes, fleurs et – pour celui qui nous intéresse – flammes et feu.

L’aspect fictif du roman de Filippini s’attache à la fois à la vie intime du philosophe – dont nous ne savons absolument rien sinon qu’il ne s’est jamais marié et n’a pas eu de descendance – et aux rencontres possibles qu’il aurait faites de grandes figures du XVIe siècle tels : Montaigne, Shakespeare, Élisabeth 1ère d’Angleterre, et le fameux Arcimboldo. En outre Serge Filippini développe le lien, attesté, qui l’a uni au roi Henri III à Paris, à la cour et sous la protection duquel le philosophe est demeuré cinq ans de 1578 à 1583, cinq années exceptionnelles de paix et de sécurité.

Prémisse à la fois historique et éminemment dramatique : en février 1600, le Pape Clément VIII donne une semaine à Giordana Bruno, considéré comme hérétique et emprisonné à Rome depuis déjà huit ans, pour qu’il abjure ses convictions – qu’il soit ce que l’on appelle relapse – et évite ainsi le bûcher. Serge Filippini, s’empare de ces sept jours pour traverser la vie du philosophe, exposer ses idées et revenir sur les raisons pour lesquelles les églises – catholique et protestante – veulent sa mort. «Sept jours pour écrire le roman de sa vie. Sept jours pour que naisse son grand œuvre au fil d’une narration puissante, de plus en plus marquée par l’urgence, le manque de sommeil et le besoin de dire l’homme de chair et de désirs, le philosophe et l’aventurier qu’il aura été dans ce monde envahi par les ombres noires de l’intolérance.» (Présentation du livre aux Éd. Phébus). C’est donc à un véritable compte à rebours qu’il se livre, lequel s’avère extrêmement inspirant et excitant dans la perspective d’une écriture dramatique. J’ai été séduit aussi par l’aspect vivant, physique, charnel du roman et du personnage. Nous sommes loin de l’aridité philosophique d’un livre pédagogique. C’est dans la vie du corps, dans le voyage, dans l’amour, dans la fréquentation et la confrontation avec autrui que naissent et grandissent les idées du philosophe.

Extrapolation qui lui a été quelquefois reprochée, élément supplémentaire d’une différence qui dérangeait – qui continue (ou recommence…) de déranger dans de nombreux pays, y-compris en Occident -, Serge Filippini fait de Giordano Bruno un homosexuel amoureux d’un beau ténébreux vénitien qu’il ne fera jamais que croiser épisodiquement dans sa vie. Bien entendu, on ne peut pas prouver cet aspect-là de sa personnalité, pas plus qu’on ne peut prouver le contraire, mais cette dissidence supplémentaire alimente non seulement le côté charnel du livre, mais aussi les griefs reprochés au philosophe. On sait à quel point l’Église catholique vomissait très hypocritement les habitants de Sodome tout en les protégeant dans sa hiérarchie. Conscient du travail qu’il reste à faire partout dans le monde pour que soit banalisée l’acceptation de l’homosexualité, je souhaite conserver cette caractéristique – non attestée – du personnage.

La Renaissance en Europe est une période absolument fascinante. Elle a généré les génies et les artistes les plus fabuleux, des souverain-e-s extrêmement intéressant-e-s, mais c’est aussi une époque où les pires horreurs sont commises au nom de la politique, de l’appât du gain, de l’esprit de conquête et de la religion, une époque où les inégalités sociales atteignent des sommets, une époque où de très grandes découvertes scientifiques, qui remettent en question la place de l’être humain et de la terre dans l’univers, ont d’énormes difficultés à s’imposer. Giordano Bruno est du côté de Copernic. Il réfute l’ethnocentrisme toujours en vigueur dans les religions monothéistes et affirme que non seulement c’est la terre qui tourne autour du soleil et non le contraire, mais que loin d’être le centre de l’univers, elle n’est que poussière d’étoile parmi une infinité de poussières d’étoiles sur lesquelles le miracle de la vie pourrait – aura pu – très bien se reproduire. Monstrueux anathème pour l’époque, le caractère infini et incréé de l’Univers selon Bruno demeure aujourd’hui une source de conflit profond entre croyants et non croyants.

Aussi, de la même façon qu’à la Révolution Française et à la Révolution Tranquille au Québec, les intellectuels et le peuple ont décidé de séparer l’Église et l’État, Giordano Bruno est le premier philosophe de la «modernité» à tenter de dissocier philosophie et théologie. Vouloir affranchir la pensée de tout dogme religieux aura été son premier tort et c’est la cause principale de sa mise à mort. Je ne peux pas m’empêcher de faire un lien avec mon «ami» Henry David Thoreau, philosophe américain du XIXe siècle auquel j’ai consacré toute une saison d’écriture, de spectacle et de lectures en 2013, lequel affirme dans son Journal : «Liberté de la parole! Vous êtes-vous jamais arrêté au sens de ces mots? Ce n’est pas le droit que votre secte m’accorde de dire ceci ou cela, mais une liberté qui donne congé à votre secte. Que tolérez-vous donc, églises d’aujourd’hui? La vérité, non point, mais l’hypocrisie de toute la vie.» Il conclut : « Qu’il est rare de rencontrer un homme qui soit libre, même en pensée! Nous vivons d’après des règles. Quelques hommes sont enchaînés à leur lit par la maladie, mais tous sont enchaînés à la société».

La trajectoire exceptionnelle et peu connue de cet homme qui est demeuré libre au péril de sa vie dans l’Europe ultra-violente et tourmentée des guerres de religion (Bruno était en France au moment du massacre de la Saint-Barthélémy) m’interpelle grandement. Dans un monde où les pires exactions sont commanditées tant par des groupes terroristes que par des chefs d’état – despotes caractériels n’hésitant pas à dénier le travail des scientifiques et à tuer pour conserver le pouvoir – dans un monde où l’on se fie davantage aux présentateurs vedettes et à l’opinion publique qu’aux gens qui réfléchissent, où l’on ne peut plus critiquer les religions monothéistes parce que ce n’est plus politiquement correct, où l’on voit ces religions regagner du terrain et tenter d’imposer, de nouveau, leurs critères archaïsants et misogynes à la société civile autant au Moyen-Orient qu’en Occident (voir à ce sujet la magnifique série d’anticipation tirée du roman de Margaret Atwood La Servante écarlate), la figure de cet homme libre qui a décidé de le demeurer malgré la menace de sa propre disparition m’apparaît essentielle à faire découvrir et entendre, le recul du temps étant souvent salutaire pour mieux comprendre la complexité et les travers du présent. Car en s’insurgeant contre la dégradation du savoir, la corruption des élites, le manque de soutien pour les sciences, l’outrecuidance de l’espèce humaine se croyant au-dessus de toutes les autres, et en estimant que la terre est un organisme vivant dont il est urgent de comprendre les mécanismes et de les protéger, Giordano Bruno parle assurément de nous, aujourd’hui. Et je sens moi aussi que la liberté de penser, aujourd’hui comme au XVIe ou au XIXe siècle, est partout menacée.

En outre, comme Thoreau, Bruno exige de ne pas dissocier notre comportement d’avec notre pensée; notre façon d’être au monde doit être en adéquation avec notre philosophie. Bruno paya cette exigence au prix fort, errant longtemps en quête d’un espace de liberté, avant de sacrifier sa vie à ses convictions. Ce sont les chantres d’une liberté réfléchie selon lesquels rien de ce qui nous est imposé, par l’État, la religion, la famille et l’éducation ne doit être accepté sans un exercice de réflexion sur le bien fondé de la chose et la nécessité de lui obéir ou non. Sans chercher à tirer absolument l’œuvre du côté de la contemporanéité, continuer à me documenter sur ces sujets, approfondir ces questions pour nourrir mon projet d’écriture et proposer au public futur d’établir certaines correspondances entre le monde de Bruno et le monde d’aujourd’hui fera partie de ma démarche de création.

 

EXTRAITS DU TEXTE

Le début du roman :

Il repose. Il a voyagé.

Joyce

10 février 1600, Jeudi

 

J’inscris cette date avec une plume exécrable, sans lunettes et tandis qu’il me reste sept journées à vivre, si vivre est aussi croupir dans la puanteur d’un cachot. Vivre, mourir. ici, les extrêmes ont tendance à se vouloir confondre. Mais le diable, qui ne perd jamais son temps, a fait en sorte qu’il y eût dans ma dernière chambre une table, un tabouret, une froide clarté tombant d’un soupirail ; et je suis une vieille bête résolue à ne pas perdre la raison, quitte à ployer jusqu’au bout sous le fardeau en quoi s’est résumée ma vie. Voilà pourquoi j’ai exigé de l’encre et du papier. Orazio m’a obéi sans hésiter :

– écris tant que tu veux, Brunus. Tout sera détruit.

Merci, geôlier. et rassure-toi : je ne te causerai pas le moindre ennui. Je sais parfaitement que ces notes n’ont aucune chance de devenir jamais mon dernier livre. ma seule ambition sera d’être sept jours durant lecteur de moi-même. Après quoi on me brûlera, et ces feuilles. Un soupir, un tressaillement imperceptible du monde auront lieu et Giordano Bruno, écrivain, professeur de philosophie naturelle, ancien conseiller du roi de france, héros de la mémoire, des lettres, des sciences et des arts magiques ne sera plus qu’un souvenir – un mauvais souvenir, pour certains. Aux flammes l’hérétique ! Adieu le goût des choses, la chair des garçons, la crépitation des disputes. Au seuil d’une impossible vieillesse, le temps emportera mon corps et mes pensées. Que tout ce qui [13] fut moi disparaisse! restera ma mort abominable comme seule revanche – une trace de pas sur la neige : quelqu’un, dira-t-on, est passé.

[…]

La mauvaise plume crisse entre mes doigts. Suis-je malheureux ? non : je connais la date exacte de ma mort. Et pour avoir subi, il y a deux ans, deux fois quatre traits de corde, je sais qu’il n’est pire chose en ce monde que la douleur [20 ] physique, quand elle est administrée par l’homme. On m’a précipité dans le vide, on m’a disloqué les épaules, mais je n’avais pas encore renoncé à vivre et une force luttait en moi pour que mes bras ne fussent pas arrachés comme cela arrive parfois. Bientôt les flammes me lécheront les pieds, grilleront les poils de mes jambes et de mon ventre, entameront mes chairs, et j’accepterai ce supplice. J’accompagnerai même la nature dans ses efforts pour détacher de moi mon âme. Serais-je indifférent au tourment qui m’accable et sans larmes pour ma propre mort ? Non plus. La sentence prononcée contre moi, je l’affirme, est l’expression de la mienne volonté: elle vous condamne pour l’éternité, mes juges, tandis qu’elle exhausse mon œuvre. mon corps, vous le brûlerez. ma mémoire, vous la souillerez. Mes quarante livres, vous les prohiberez. Mais la postérité divine saura reconnaître le réformateur des cieux et du savoir, cependant que vous croupirez à jamais dans les limbes de l’ignorance. Chacun de mes traités, chacun de mes discours et conférences, chacune de mes décisions fut un défi à la peur qu’au monde vous inspirez. Il me reste à adresser un dernier signe à l’univers, et ce signe sera mon agonie, telle qu’elle viendra couronner, éclairer, unifier les accidents de mon existence. Selon votre dessein, j’eusse dû me rétracter, renier ma doctrine et accepter de finir d’une mort douce, repenti, exilé en quelque monastère, oublié. Mais je veux moi que la science se souvienne de Giordano le Nolain ! Et je veux que l’on dise, parlant de lui dans les temps à venir, non pas «Il naquit ici ou là», mais «Ainsi a péri cet homme», car ce périr est le sens et l’origine de ma vie.

Un philosophe doit-il raconter l’histoire de sa propre existence ? Oui, car elle est aussi celle de ses opinions, telles qu’il les a caressées, embrassées, nourries, livrées à la fureur des hommes, telles qu’à travers son être corporel elles se sont frottées au monde. Je laisse derrière moi quarante traités et dialogues en lesquels scintillent, comme autant d’étoiles [21] inaccessibles, les feux de la conscience ; mais le cri de douleur du poète? Mais ses soupirs et ses joies? Que serait la doctrine de Platon sans les affections, les combats, le jugement, la condamnation et la mort de Socrate? Au coucher du soleil, le serviteur des onze broie une once de poison dans une coupe; et l’humble geste du bourreau est le dernier mot du divin savoir. La matière mouvante, je l’ai moi aussi transformée en pensée, en amour, en orgueil, en courage. Aujourd’hui mes idées, mes sentiments et mes vertus me corrompent et anéantissent mon corps. cette destruction de mon être est-elle étrangère à mon œuvre ? Voici ce que fut ma vie, telle qu’à moi-même je la raconte. Voici mon dernier acte, mon dernier labeur, mes dernières sou rances. Voici mes dernières pages.

EXTRAITS
REVUE DE PRESSE

ARTICLE DU JOURNAL LE MONDE | 16.11.1990

Les vertus de la persécution

Giordano Bruno, philosophe, périt brûlé vif en 1600. Par la grâce du roman, Serge Filippini fait revivre un homme ambigu

En France, le roman mange tout. Ce genre littéraire, jadis considéré comme mineur et léger, est devenu un passeport presque obligé pour qu’on vous y reconnaisse la qualité d’écrivain. Philosophes et hommes de sciences, historiens et linguistes semblent avoir admis que, pour accéder à un plus large public, leurs thèses, leurs recherches, leurs constructions abstraites et leurs découvertes de laboratoire doivent enrober leur amertume de quelques sucreries de fiction.

On ne reprochera donc pas à Serge Filippini d’avoir cédé quand tant de prédécesseurs illustres ont montré le chemin. Il aurait pu, en excellent connaisseur de l’oeuvre de Giordano Bruno qu’il est, consacrer au métaphysicien de Nola, à ses idées, à ses conflits avec les autorités ecclésiastiques de la fin du seizième siècle, une thèse savante. Ou encore, attiré par le destin tragique de ce dominicain que ses convictions précipitèrent sur le bûcher de l’Inquisition, aurait-il pu écrire une de ces bonnes biographies où les lignes de la vie d’un homme se réhaussent des couleurs de son temps.

Il a préféré se livrer aux démons du roman comme Bruno aux feux de l’orgueil. Et s’il n’y risque pas les flammes, il faut au moins se demander ce qu’il a gagné à ce pacte.

A coup sûr de la liberté. On sait finalement assez peu de choses de la vie de Bruno. Les deux biographies qui lui ont été récemment consacrées _ celle d’Yvonne Caroutch, le Volcan de Venise (1), et celle de Jean Rocchi, l’Errance et l’Hérésie (2), _ ont confirmé des carences, sans doute définitives, sur notre connaissance de l’homme Bruno. Les tribunaux de l’Inquisition ne s’intéressaient guère à la psychologie.

On sait que le jeune homme, extrêmement doué, doté d’une prodigieuse mémoire et d’un non moins prodigieux mauvais caractère, fut envoyé chez les dominicains pour y faire des études et une carrière de théologien, qu’il fut ordonné prêtre en 1572, reçu docteur en théologie en 1575. Il échappe, en 1576, à son couvent napolitain et, déjà, à un procès pour hérésie ; se retrouve à Rome d’où il doit fuir après l’assassinat d’un prêtre. On suit le parcours de son errance de Ligurie à Venise, de Chambéry à Genève où il se convertit au calvinisme mais doit aussitôt échapper aux foudres du consistoire, qui ne tolère pas davantage les idées originales que ses ennemis de Rome. La France l’accueille de meilleure grâce. Il enseigne d’abord la philosophie à Toulouse, fief catholique en lutte contre ses voisins luthériens de Montpellier ; puis Henri III crée pour lui, à Paris, une chaire extraordinaire avant que la réaction catholique ne chasse de nouveau Bruno, vers l’Angleterre cette fois, en 1583.

Mais l’irascible prédicateur, dans sa défense des idées coperniciennes, dans l’expression de sa foi panthéiste et dans ses discours violents contre la philosophie officielle et l’aristotélisme dogmatique, déplaît encore aux autorités académiques d’Oxford qui le réexpédient sur le continent. La menace des Guise contraint Bruno à gagner l’Allemagne, mais, toujours avide de se faire reconnaître, le bouillant philosophe cède aux sollicitations d’un riche Vénitien, Giovanni Mocenigo, qui livre très vite son hôte à l’Inquisition. Arrêté en 1592, transféré à Rome, Bruno est soumis, pendant sept ans, aux interrogatoires menés par le terrible jésuite Robert Bellarmin. Il est brûlé vif le 17 février 1600 sur le Campo dei Fiori.

Une époque trouble

C’est à peu près tout ce qu’on sait de sa vie, et la tentation est évidemment grande de remplir les immenses espaces vides. Filippini s’y risque avec audace, et avec talent. Il ne sollicite pas pour peindre le portrait de Bruno les nombreux textes du philosophe, mais il les interprète. Bruno était-il homosexuel ? Ce n’est pas certain ; mais il est vrai qu’il a écrit, dans l’esprit d’une certaine tradition misogyne propre aux penseurs mystiques de son époque, des textes qui manifestent la peur et l’horreur des femmes. Et comme le style de Bruno est d’une rare verdeur, que sa langue pétrie de tours dialectaux et d’images populaires est aussi rude que colorée, cet antiféminisme militant peut faire croire, a contrario, que Bruno aimait les hommes. Qu’importe, en fin de compte, puisqu’il s’agit d’un roman où, par définition, l’auteur a tous les droits. Ce qui compte, c’est la logique esthétique et dramatique de l’ensemble. Faisant de Bruno un personnage déjà condamné par la morale sociale, marginal de par ses sentiments avant même que de l’être par ses idées, Filippini détient la notion-clé autour de laquelle il va construire son oeuvre : le trouble, l’ambiguïté.

Ce qui fait la vraie force de son livre, c’est le sentiment qu’il sait donner d’un être et d’une époque où rien n’est clair et où les flammes des bûchers, loin de proclamer le triomphe d’une vérité, ne sont que de cruelles et piteuses manifestations d’un doute qui a tout rongé. C’est évidemment vrai de toutes les Eglises auxquelles Bruno s’affronte. De la papauté romaine, accrochée à la vision d’un monde et d’une société immobiles mais qui se rend compte avec terreur que tout bouge autour d’elle. Des calvinistes, des luthériens, des anglicans qui se crispent autour des trophées de leur rupture avec Rome. Mais c’est vrai de Bruno lui-même.

Il n’est pas Galilée, pas un de ces hommes de science qui exigent qu’on connaisse le monde avec les instruments de l’observation, du calcul et de la raison. Bruno demeure un métaphysicien, un fabricant de cosmologies tout barbouillé encore de conceptions médiévales, d’astrologie, de magie, de littérature hermétique et de kabbalistique. S’il s’appuie sur les découvertes de Copernic, ce n’est pas au nom de la science nouvelle qui vient de naître, mais pour mieux appuyer les schémas et les images d’une philosophie mystique dans laquelle l’imagination et le sentiment poétique ont plus de place que la raison.

Une volonté suicidaire

Bruno est un homme incendié parce que c’est un homme coincé de toutes parts et qui, faute de trouver une issue, brûle. Il y a chez lui une volonté suicidaire, une pulsion à se détruire et à détruire ainsi l’angoisse qui l’étouffe que Filippini met en évidence avec un art consommé de la scène courte, éclairante, de la ponctuation dramatique. Dès qu’il le peut, Bruno s’acharne à provoquer sa disgrâce, à pousser ses amis à devenir ses adversaires et ses adversaires à se transformer en ennemis. La persécution est ce qui lui permet de vaincre ses propres incertitudes : elle lui indique une direction.

Si l’Homme incendié est un bon roman, c’est parce que son auteur a su communiquer ce trouble, reconstruire dans son écriture même une époque où les savoirs anciens sombrent et où les savoirs nouveaux balbutient. On s’y massacre, on s’y incendie, on s’y torture au nom d’un monde ancien, d’un ordre qui s’effondre. On tue pour conjurer l’agonie. Filippini n’a pas songé qu’au seizième siècle en racontant cette cruelle histoire.

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ARTICLE DU JOURNAL LE MONDE | 18.02.2000 Par PHILIPPE-JEAN CATINCHI

Des usages de l’autodafé

Le 17 février 1907, pour le 307e anniversaire du supplice de Giordano Bruno, une procession aux accents fortement anticléricaux noircit le Campo dei Fiori à Rome, devant la statue d’Ettore Ferrari, érigée le 9 juillet 1889 à la gloire du philosophe nolain. Un jeune homme en noir assiste, réticent, à ce qu’il considère comme une énième récupération. James Joyce, puisque c’est lui, a toujours éprouvé une profonde sympathie pour l’homme de foi intransigeant, condamné pour hérésie. Dans son Portrait de l’artiste en jeune homme, ne rappelait-il pas qu’il se fit son champion dès l’école, face à l’un de ses condisciples ( « Il a dit que Bruno était un terrible hérétique. J’ai dit qu’il avait été terriblement brûlé. Il a admis cela avec quelques regrets… ») ?

Comme Joyce, on est surpris de l’impossible pacification de la mémoire du penseur, rappelée encore lors du revirement de la position pontificale sur le dossier Galilée. Premier biographe de Bruno ( L’Errance et l’Hérésie, éd. François Bourin, 1989) – le roman L’Homme incendié, de Serge Filippini (Phébus, 1990), et la somme de Bertrand Levergeois, Giordano Bruno (Fayard, 1995), ont complété son éclairage -, Jean Rocchi propose moins une histoire des récupérations politiques de la figure du Nolain qu’un retour sur l’enjeu intellectuel que fut après sa mort celui qu’il tient pour « le premier moderne », en partie pour « son prodigieux combat contre un dogmatisme qui n’était pas que religieux ». L’homme, comme sa pensée, dérange, inquiète et fascine tout à la fois. Et cela dès avant sa condamnation. C’est pourtant du bûcher que Rocchi commence son enquête sur sa postérité souterraine.

En bonne logique, le pontife condamne par décret au bûcher le 7 août 1603 l’oeuvre de Bruno, accusée de contenir « une doctrine fausse, hérétique, erronée, scandaleuse, corruptrice des bonnes coutumes et de la piété chrétienne ». Rocchi a une jolie formule pour synthétiser cette hargne farouche : « L’esprit humain, confronté à la mouvance de la Terre et à l’infini cosmique, se sentait subitement désarmé, comme un mollusque dont on aurait brisé la coquille. » Faut-il dès lors s’étonner du peu de révérence explicite faite à Bruno par ceux que sa démarche inspire ? Galilée a beau écrire, en échappant au piège romain : « De toutes les haines, il n’en est pas de plus grande que celle de l’ignorance contre le savoir », lui-même se fait plus discret dans ses emprunts ou ses références à Copernic ou Bruno que Kepler.

Formé par quelques libertins fameux dont le brave Vion d’Alibray, qui consacra une étude entière au philosophe honni sans jamais dévoiler son nom, Pascal songe sans doute au « Nolain » et à la révolution intellectuelle qu’il a permise quand il écrit : « Notre nature est dans le mouvement ; le repos entier est la mort. » Premier matérialiste français, Gassendi lui-même, qui louvoie artistement pour comprendre la réalité et vénérer les Ecritures, a plus de mal à se réclamer de Bruno que de Vivès ou Pic de la Mirandole. Pour Naudé, Bruno a contribué à abattre Aristote ; Newton le voit en éclaireur ; Cyrano en autre Socrate. Bien plus tard, Namer affirmera en Sorbonne que « Bruno contient Spinoza et Leibniz ». Aussi avec Rocchi doit-on s’interroger sur la place réelle d’un penseur dont le bûcher, terrible péripétie, a brouillé la véritable image.

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ARTICLE PARU SUR LE BLOG DE ROUGE CERISE

Section Oswald Calvetti du PCF

Giordano Bruno (1548-1600), a développé dans ses livres une conception du monde résolument matérialiste et unitaire. Il fut le premier à considérer l’univers comme infini et peuplé d’innombrables mondes, ouvrant ainsi la voie à notre conception moderne de l’espace.

Cette thèse audacieuse, et quelques autres encore, lui vaudront d’être successivement excommunié par les calvinistes, les luthériens et les catholiques mais lui gagnera plus tard l’admiration de Spinoza et de Hegel. Cet esprit libre fut condamné à être brulé par le tribunal de l’inquisition.

Voici l’étrange destin de celui que James Joyce considérait comme un philosophe plus nécessaire encore que Descartes…

Rome, 10 février 1600. Après huit années de torture et de procès, l’Inquisition vient de rendre sa sentence : Giordano Bruno, l’hérétique, doit être brûlé, tout comme ses livres.

Brûlé vif pour sa conception du monde, de Dieu et du Cosmos.

Un voyage dans la vieille Europe, un voyage dans le monde de la pensée du 16ème siècle, siècle de fureurs religieuses, siècle qui voit naître une pensée moderne au prix de livres livrés à l’auto da fe acte de foi en portugais – et au prix d’hommes savants immolés sur le bûcher parmi lesquels le médecin théologien Michel Servet brûlé deux fois, en effigie par les catholiques, en chair et en os par les protestants à Genève en 1553 ; puis Giordano Bruno à Rome, en 1600. Tous deux jugés comme hérétiques. Sans oublier le massacre de la Saint-Barthélemy.

Ce roman fourmille de personnages hauts en couleurs. Il fait entendre les clameurs d’un siècle terrible. Les catholiques, les protestants, la Sainte Ligue… Le Pape, Luther, Calvin… Les intrigues, les luttes des ‟puissants” entre eux, pour garder leur pouvoir sur les hommes et sur la pensée des hommes.

Si ce roman était un tableau, on le devrait au pinceau de Bruegel. Il en a la même force, la même insolence, le même souffle inspiré. Il sera, sous la plume de Filippini, un tableau d’Arcimboldo.

Et aujourd’hui ?

Nihil novi sub sole ! Rien de nouveau sous le soleil. Si le christianisme ne sévit plus comme il l’a fait, l’Islam, ou une certaine conception de l’Islam prend sa place. Des gardiens de la Foi, remplacent les Cardinaux Inquisiteurs.

D’aucuns prétendent que cette religion, à l’inverse du christianisme, n’a pas encore opéré sa révolution vers un peu plus de modernité. De tristes jours sont encore devant nous. De quoi s’interroger sur les religions qui se veulent d’amour, de bonté et de fraternité. Ou de quoi s’interroger sur la nature des hommes ?

Giordano Bruno ? Il lui reste sept jours à vivre qu’il va vivre comme il l’a toujours fait, le verbe haut, la pensée aiguisée et la plume à la main.

CALENDRIER

Hiver-printemps 2019 : Écriture

Pour l’écriture du spectacle Denis Lavalou a bénéficié d’une résidence de création de six mois au studio du Québec à Rome, assorti d’une bourse de subsistance du Conseil des arts et des Lettres du Québec

Automne 2020 : Création du spectacle Canada, Europe