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Agonia Confutans +

PERTÈS
Oui, c’est terrible ; plus j’y pense, plus ça me semble terrible. Après tout, ce n’est peut-être pas si grave. Peut-être qu’un jour nous arriverons à tout savoir et que nous pourrons rire de notre peur. Comme au sortir d’un rêve ou de l’enfance.

CORPUS
Non, ce n’est pas un rêve. Si ça l’était, je ne serais pas là. Je suis là uniquement parce que je ne sais pas où je suis. Avant que ce jour n’arrive, moi je me tire, je t’assure. Le jour où nous saurons où nous sommes. Tu parles.

PERTÈS
Et si ce n’est pas si mauvais que ça en a l’air ?

CORPUS
C’est impossible. Ce ne serait pas juste, je ne me sens pas bien, j’ai une rechute ; tu ne comprends pas que je suis un malade ? Quel autre genre de conversation peux-tu m’offrir?

PERTÈS
Et si nous échangions nos rôles ?

CORPUS
Pas aujourd’hui ; un autre jour. Je suis complètement épuisé.

PERTÈS
Comment le sais-tu ?

CORPUS
Les gencives, comme d’habitude. Cette douleur à la racine des dents. Une douleur que tu ignores. Ce qui explique ta façon de vivre. Si un jour cette douleur se présente, Pertès, n’hésite pas.

PERTÈS
Je n’hésiterai pas une seconde. Si cette douleur apparaît, je me souviendrai qu’il y a des choses pour lesquelles je n’ai pas la moindre attirance.

CORPUS
Tu ne ressens pas d’affection pour tes dents ?

PERTÈS
Parfois, dans la douleur, elles trahissent. Je ne suis pas né pour souffrir, tu l’as toujours dit.

CORPUS
Ce que je ne comprends pas, c’est comment tu peux te souvenir de tant de choses. Tu as toujours un mot pour chaque situation, je ne comprends pas comment tu peux vivre ainsi, en te rappelant à chaque instant ce que tu aimes et ce que tu détestes. Ce à quoi tu es attaché et ce à quoi tu n’es pas attaché. Tu dois avoir une mémoire exceptionnelle. Moi, je serais incapable d’en faire autant, d’avoir tant de choses dans la tête. Quand quelque chose se présente, je dois penser longtemps avant de décider si ça me plaît ou non. J’ai horreur des faux pas. Et, en plus, une chose ne vient jamais seule, elle en entraîne plein d’autres ; je ne peux tout de même pas tout trancher du premier coup. D’ailleurs, les gens qui ont une mémoire exceptionnelle – comme toi – sont tous pareils : très décidés peu scrupuleux et pas très sensibles. Et en bonne santé, par-dessus le marché. Ils ne me plaisent pas.

 

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Avant la tombée de la nuit +

Paroles de Juliette
Nourrice,
je ne puis t’expliquer,
même si je le veux et si je t’aime tant, nourrice.
La beauté que j’ai est si neuve.
Jamais ne l’ont vue ni homme ni femme.
Seulement lui
il y a une demi-heure.
Je m’aime moi-même. J’aime qu’il aime. C’est moi qu’il aime, nourrice.
Bien avant de me voir ou de me connaître, il me l’a dit,
et je te le dis.
Fermé dans ma main gauche
j’ai un cœur peint de sang frais.
J’aime jusqu’à l’attente. Elle sera courte.
Elle se termine à l’heure même où sonnera la cloche claire.

Alors, dans la paume de ma main ouverte j’aurai une fleur rouge.
Il me l’a dit et je te le dis.
La pluie a séché, qui inondait ma vie
avant que je connaisse et sa voix et ses pas.
Garde-moi de père et mère qui veulent me marier.
Je ne veux pas les revoir.
Ni aujourd’hui
ni plus jamais.

À présent ton regard s’attache au paysage.
Ton oreille cherche à retrouver mes pas.
Tu ne m’as ni vue ni entendue arriver de la nuit épaisse.
Tu as peur que je ne revienne plus.
C’est ça que j’aime, tu sais.
Je fais peur à qui j’aime, à force de tant aimer.
Nourrice, rassure ton amour.
Je suis là.
Et je te vois à nouveau grande et grosse à la lumière de la chandelle.
Je suis rentrée pour retourner aussitôt au plaisir d’où je viens.
Je ne suis ici que pour te raconter.
Jamais je n’avais senti le sol humide de la nuit sur ma peau que tu as
toujours lavée de tes soins de lait et de roses blêmes.
Je ramène à présent l’odeur des cistes.
Sens mes bras, nourrice
et ouvre les tiens pour recevoir mon retour tout entier
que je te donne jusqu’à moitié.
L’horloge de l’univers s’est mise à fonctionner.
Quelqu’un l’a remontée à mon insu.
Vois-tu la lune, nourrice, dans le champ de givre?
Je n’ai pas peur, tu sais.
N’éloigne pas de moi la nuit quand tu me regarderas.
Je suis aujourd’hui maîtresse de moi
et de ceux que je toucherai.
Je ne veux perdre la mémoire d’aucun geste.
Toi, tu dois m’aider.

 

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LES HIVERS DE GRÂCE DE HENRY DAVID THOREAU +

Thoreau puis David puis Henry

Ils organisent la maison

THOREAU, parlant tout seul d’un ton bourru et contrarié – Mais quand vont-il comprendre ? Jusqu’au bureau de poste ce matin:
« Dites donc, vous êtes nombreux dans votre Société?
– Oui, assez.»
Je ne sais même pas de quoi on parle.
– «Alcott est avec vous, hein ? Et Emerson aussi, Channing, et Margarett Fuller…
– Ah, vous parlez des gens qui se promènent ensemble?
– Ouais, c'est ça que j'appelle votre Société. Vous allez tous dans les bois, non?
– Oui. Est-ce que, par hasard, on vous vole votre bois?
– Oh, non, non non, c'est pas ça qui m'inquiète. Je crois que vous êtes des gens très forts et qui valez tout autant que les autres.»
Des gens très forts…
Et Sanborn, qui demande au propriétaire de sa pension combien il y a de sociétés religieuses à Concord. «Ben, il y en a trois: les Unitariens, les Orthodoxes, et… et la Société de l'Étang de Walden». Pfff! Quel précieux messager!

DAVID, apparaît  – Le secrétaire de l'Association pour l'Avancement des Sciences, aussi. (Ils se regardent fixement sans parler, puis David reprend) Je le croise. Il me demande quelle est la science qui m’intéresse le plus ?

THOREAU – Qu’est ce que je peux bien lui répondre?

DAVID – Je suis un mystique, un transcendantaliste, et un philosophe de la Nature par-dessus le marché. J'aurais dû lui dire tout de suite que je suis un transcendantaliste, manière la plus rapide de lui signifier qu'il ne comprendrait rien à mes explications.

THOREAU, lâchant David du regard – Pas marié. Je ne sais pas si ce que je pratique est une profession, un métier ou quoi. Ça ne s’enseigne pas jusqu'à présent et, dans tous les cas, cela se pratique avant d'être appris. C'est moi seul qui commercialise. Pas un métier, mais légions. Quelques-unes des têtes du monstre : je suis maître d'école, précepteur,

DAVID – géomètre-jardinier, cultivateur, peintre…

THOREAU – … en bâtiments, menuisier, maçon, homme de peine, fabricant de crayons, de papier de verre, écrivain et rimailleur à mes heures.

DAVID – Je cherche le moyen de vivre en m’abstenant de ce que le monde appelle emploi ou travail, plaisant ou non.

THOREAU – Merci de ne pas me considérer comme un pauvre type auquel on fait l'aumône.

Ils ont à peu près achevé leur installation.

DAVID – Le temps est la rivière où je m'en vais pêcher. Je bois son eau, je vois le fond et vois comme il est peu profond. Son faible courant entraîne toutes choses, mais l'éternité, elle, demeure. J'aimerais boire plus profond; pêcher dans le ciel, dont le fond caillouteux est parsemé d'étoiles. Je ne suis pas capable de compter jusqu'à un, je ne connais pas la première lettre de l'alphabet, j'ai toujours regretté de ne pas être aussi sage que le jour de ma naissance. Pourtant, mon instinct me dit que ma tête est un organe destiné à creuser des terriers. Je vais creuser sous ces collines. Je crois que la veine la plus riche se trouve quelque part par ici.

Henry arrive de l’extérieur, frigorifié mais enthousiaste

HENRY – Toutes les branches, tous les rameaux ce matin sont recouverts d'une étincelante armure de givre, d’un épais feuillage de glace semblable, feuille pour feuille, à leur parure d’été. Même les herbes, dans les champs découverts, portent d'innombrables pendants de diamants qui tintent joyeusement quand le pied du promeneur les effleure. Un naufrage de bijoux, une débâcle de pierreries.

Il prend une bouilloire pour se faire chauffer de l’eau

On dirait qu’une des strates supérieures de le terre a été soulevée pendant la nuit pour exposer au grand jour une couche de cristaux sans tache. À chaque pas le spectacle change. Selon que la tête s'incline à droite ou à gauche, l'opale, le saphir, l'émeraude, le jaspe, le béryl, la topaze, le rubis…

DAVID – La beauté toujours, partout où il y a une âme pour admirer.

THOREAU – Si je la cherche ailleurs parce que je ne la trouve pas chez moi, ma recherche restera stérile.

HENRY – Je crois que je pourrais écrire un poème que j'intitulerais «Concord».  Comme chapitres, j'aurais : la Rivière, les Bois, les Étangs, les Collines, les Champs, les Marais et les Prairies, les Rues, les Édifices, et les Villageois. Et puis le Matin, le Midi et le Soir, le Printemps, l'Été, l'Automne et l'Hiver, la Nuit, l'Été Indien, et les Montagnes à l'Horizon. (Soudain) Restons hors les murs et aucun mal ne pourra nous atteindre – le danger est que nous soyons emmuré avec lui.
 

Quand +

ELLE – alors donne, donnez

LUI – non

ELLE – pitoyable crétin, donne, donne-moi ça

LUI – je les brûle

ELLE – tu les brûles ?

LUI – je les brûle

ELLE – eh bien brûle, brûle tant que tu veux, brûlez, détruisez, niez, ça n’en fera pas moins de bleus à l’âme, pas moins de souvenirs, pas moins de vérité. ça ne fera pas moins mal. mais qu’est-ce que vous croyez ? qu’est-ce que vous espérez ? vous me pensez si bête, vous croyez que je. que. vous me croyez. moi. vouloir m’accrocher ? si bêtement sentimentale? voilà l’homme qui ne comprends rien. je ne tiens à rien de plus que vous, je tiens à ce qui m’appartient, c’est tout. nier, nier toujours, nier mais ce qui a été, c’est mesquin, puéril. j’aime les traces, voyez, j’aime. vous je m’en fous. vous, ce vous, là, que vous vous obstinez, que vous nous imposez comme un, comme un remède, un placebo, votre vous, je m’en fous. allez sauter sur une bombe et ce n’est pas pour la mémoire. j’oublierai, j’oublie, j’ai oublié. je vis plus que je ne me souviens. ce que vous tenez là, si fort, entre vos propres mains, j’ai oublié. je m’en fous. non. c’est pour la beauté du geste, voilà, seulement cela, la beauté, le bonheur d’un instant de grâce, vous comprenez. non, vous ne comprenez pas. vous ne voulez pas dire, mais il faut tout vous dire, tout expliquer, mâcher, vomir. bon. brûlez, brûlez les lettres, brûlez vos heures, vos mots, brûlez, brûlons cœur, cul, candeur et rêve de rosiers grimpants, c’est vrai, ce n’est que du papier. allons, brûlons, faisons cela ensemble

LUI – un rituel ?

ELLE – appelez ça comme vous voudrez
 
il lui tend les lettres.

noir

 

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Le souffleur de verre +

JEANNE        
Trente ans? Trois ans? Dix ans? Peut-être dix ans. La même année, peut-être, la même année, Parker, ma fille, l’année où l’eau a pris ma fille? C’était il y a dix ans. Non? N’est-ce pas?

LA VOISINE
On ne sait pas, Jeanne.

JEANNE, au Fils
Toi?

LE FILS
Je ne sais pas.

LE PATRON
Ils ne savent pas, Jeanne, n’insiste pas.

LA VOISINE
Il a oublié. Il oublie – ils oublient, tu comprends? Oublie, toi aussi.

LE CHAUFFEUR
Hier, avant-hier, dix ans, un siècle, on s’en fout.

LA SAVANTE
Oui, Jeanne, laisse. (À tous) Laissons, laissez. Laissez le temps, le calcul. Pas d’importance. Ce n’est pas viable – fiable, pardon. Ça n’a plus d’importance, maintenant. Vous savez. Tous les calculs, tous, faux, depuis des lustres, les perspectives, les prévisions, fausses, fausses de A à Z. Tout n’était que mensonges. Il n’y a rien de fiable. Vous savez tout de même.

JEANNE
Plus du tout? rien?

L’HOMME COLÈRE
Voilà, rien – plus – ne parlons plus.

LA COMMÈRE
C’est ça n’en parlons plus.

LA SAVANTE
Ne parlons pas des choses qui brûlent.

Ils font beaucoup d’effort pour se persuader que le consensus est possible et le statu quo honorable    

LE VOISIN
Il est parti Parker, voilà, parti.

LA COMMÈRE
De toute façon ils partent tous.
JEANNE
Je suis fatiguée.

LE CHAUFFEUR
C’est ce que je disais.

LE PATRON
Et tu avais raison de le dire.

LE VOISIN
Oui, parti.

LA COMMÈRE
On n’est pas près de le revoir, il ne reviendra plus, pas plus que tous les autres. Ici, on ne revient pas et c’est très bien comme ça.

LE PÈRE
Allons, n’en parlons plus.

LE CHAUFFEUR
Il y a proscription, euh… prescription.

LA COMMÈRE
Oui.

LE VOISIN
Prescription, voilà.

LE PATRON
Comme tous les autres.

L’HOMME COLÈRE
Partis.

LA SAVANTE
Oui.

LE FILS
Sur la Route du Nord.    

JEANNE
Mais la question alors, la laisser sans réponse?

 

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Sang blanc +

Tendre Mohira, tu n’as pas quitté mes paupières ;
Je connais ces femmes au sourire d’or et d’argent
La brûlure a hurlé jusque dans leurs cerveaux ;
Douce Mohira, toute ronde, avec tes petites mains potelées
Posées sur tes genoux  Et ton regard
Ton regard couché vers le sol
Ton regard noir comme la suie
Et ta voix  si calme si patiente
Je l’entends cette brûlure, ces langues dressées vers le ciel ;
Cramée, cramoisie, collée, j’ai caressé cette peau
Blette, durcie, flétrie,
Racornie, scarifiée, putréfiée,
Ciselée, lacérée par l’horreur, j’ai caressé cette peau ;
La tienne,
Celle qui dépassait silencieusement de ta manche
Celle qui débordait doucement de ton col happant
La fraîcheur du vent,
Le feu ne pourra plus rien te faire désormais
Je te le promets,
Le feu ne pourra plus Rien
Il s’est endormi
Tapi au cœur de ton ventre ;
Viens je ne ferais pas de bruit
Couches-toi sur mon sein ;
Là-bas les neiges brillent de mille feu
Les fleurs jaillissent à leurs pieds
Les feus sont arcs-en-ciel
Plus loin encore, il y a la mer
Cette eau mouvante douce comme le lait
Et le ciel qui se fond en elle ;
Les arbres ne meurent jamais
Et le bruissement de leurs feuilles
Berce le sommeil de nos pères ;
Ne rêve pas le ciel
Rêve cette terre

 

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Zoom in zoom out sur la ville +

MARTINE AUDET

AU DÉBUT
TOUT UN ROMAN
JE SUIS TÉMOIN
EN QUELQUE SORTE
PAR DERRIÈRE ELLE
ET JUSQU’AU MOINDRE ADJECTIF

À PEU PRÈS TOUT ET
LE CHIEN
SANS L’ATTRAPER
PAR LES BRANCHES
LES ARBRES DE NEIGE
AU BOUT DES LAISSES

DÉJÀ LE RÊVE
LES PRÉTENDUES PURETÉS
JE SECOUE LA NEIGE
DE MES VÊTEMENTS
LA VÉRITÉ MONTE
TRÈS HAUT

L’APPARENCE DU VENT
SAUF UN MANTEAU
POUR L’ESSENTIEL
EST SANS REPÈRE
JE MEURS D’UN SEUL COUP
SOUVENT TU M’ÉVEILLES

PATRICK LAFONTAINE

J’ai besoin du soir pour être heureux. Quand les bureaux de cartes de crédit sont fermés et qu’Hochelaga fume son joint. Dans les rues les autos roulent à 100, les enfants traînent, des télés jouent sur les balcons. Le night life dans ce qu’il a de plus night.

sur le trottoir
en face juste après
la ruelle se trouve
une pause
le temps de mettre ses gants
de serrer la sangle du parapluie
observer l’aveugle
marcher vers le couchant

d’autres fois elle
ne s’arrête pas
me laisse seul
immobile à la fenêtre

DANY BOUDREAULT

nous sommes caravane
nous n’arrêtons pas d’arriver
quand nous nous touchons
nous devenons des arbres fous
on se risque la plaie
il faut beaucoup de cheveux pour continuer la tête
on prend les bras après soi
on se prend la race autour
on se fonce dans l’un
on se chie dans l’autre
il faut que ça pue
de la laine très mouillée
quelque chose qui résonne sans avenir
une histoire sans slogan

JOËL POURBAIX

D’une bifurcation à l’autre, les ruelles avalent mes pas, m’obligent à être là. À être. Me voilà seul avec la fente du ciel.

J’entrevois un enfant niché à une fenêtre, des conversations égouttent leurs mots à l’abri du soleil, les habitants ne tissent aucun fil d’Ariane et n’entretiennent aucun monstre. Ils vivent.

Je mesure les lenteurs de la vie
dans les rues du monde
je traîne un désir
boiteux et trébuchant
voilà ce qui arrive
quand je cherche à lire l’avenir
mais chaque ville connaît
l’heure où le soleil rampe
chaque église dévoile
son lampion enfumé

chaque impasse bouge
de son pas de chat
chaque rire de l’enfant
inquiète mon silence

RENÉE GAGNON

Contour tracer
sur une carte une ligne
des lignes rouges bleues noires la mienne par-dessus épaisse
montre
définit plan horaire hors contretemps

me repère
dans périmètre à peu près ovale
pour connaître pour je me pointe dedans
me rappelle mes coordonnées mon sud mon nom mon sens de rue mon côté: est
me dessine femme allumette à l’intérieur
courage pour contour m’en donner sur la carte le corps comme lieu perdu
qui marche en

***
sur le coin de la rue
tourne la tête le cou l’épaule
tourne la tête le cou l’épaule
reste planté

Tous les états du dire +

Parce que quand j’écris, j’écoute. J’écoute chaque mot. Toujours. Et quand je lis, c’est pareil. Tout ce que je lis je l’entends, j’entends toujours les mots, je les entends toujours intérieurement, j’entends le rythme, j’entends les mots, d’ailleurs c’est comme ça quand je lis, je lis toujours en entendant le texte. Mais il faut que je sois immobile avec juste le texte, sans être distraite par quoi que ce soit.
Nathalie Sarraute

[…]

Vous allez voir, prenez patience. Ils viennent de loin, ils reviennent (comme on dit : «cela me revient») du début de ce siècle, d’une ville d’eau allemande. Mais en réalité ils viennent d’encore beaucoup plus loin… Mais ne nous hâtons pas, allons au plus près d’abord. Donc au début de ce siècle – en 1904, pour être plus exact – dans une chambre d’hôtel d’une ville d’eaux allemande s’est dressé sur son lit un homme mourant. Il était russe. Vous connaissez son nom : Tchekhov, Anton Tchekhov. C’était un écrivain de grande réputation, mais cela importe peu en l’occurrence, vous pouvez être certain qu’il n’a pas songé à nous laisser un mot célèbre en mourant. Non, pas lui, sûrement pas, ce n’était pas du tout son genre. Sa réputation n’a pas ici d’autre importance que celle d’avoir permis que ces mots ne se perdent pas, comme ils se seraient perdus s’ils avaient été prononcés par n’importe qui, un mourant quelconque.
L’usage de la parole

[…]

Ce ne sont là, vous le voyez, que quelques légers remous, quelques brèves ondulations captées parmi toutes celles, sans nombre, que ces mots produisent. Si certains d’entre vous trouvent ce jeu distrayant, ils peuvent – il y faut de la patience et du temps – s’amuser à en déceler d’autres. Ils pourront en tout cas être sûr de ne pas se tromper, tout ce qu’ils apercevront est bien là, en chacun de nous : des cercles qui vont s’élargissant quand lancés de si loin et avec une telle force tombent en nous et nous ébranlent de fond en comble ces mots : Ich sterbe.
L’usage de la parole

[…]

Commençons donc par imaginer… car il n’est guère possible de le faire pour de bon sans éveiller  la méfiance, sans faire naître le soupçon que «ça ne va pas dans notre tête», sans risquer de faire dire de nous que nous «ne tournons pas rond»…

Contentons-nous d’imaginer que nous posons à des gens, pris un peu au hasard, cette question: Vous serait-il possible, au cours d’une conversation, quand votre interlocuteur vous parle de quelque chose qui éveille chez vous un sentiment désagréable… mettons d’ennui… ou un malaise vague ou même précis… êtes-vous capable de l’interrompre en lui disant : «Ne me parlez pas de ça» ?
L’usage de la parole

[…]

F 2 – Ce silence… oui, c’était ce qui se nomme silence… un nom que ça n’a jamais porté ici, ça ne portait aucun nom… mais maintenant que ça revient, une forme qui se dessine vaguement… c’est sous ce nom quelle se présente : Silence… Un disparu presque oublié revenant chez lui de pays lointains, montrant la pièce d’identité qui lui a été délivrée là-bas, à l’étranger, indiquant son nom : Silence.

H 1 – Silence… Quel autre nom pouvait être donné à cette absence de toute parole échangée entre deux personnes seules en présence, que pouvait-on dire quand on les observait sinon qu’«elles gardent le silence». Et il faut reconnaître que de toutes les sortes si nombreuses, si différentes de silence… on n’en finirait jamais de chercher à les retrouver… cette sorte-là est une de celles qui ont assez mauvaise réputation.

Quand les deux personnes qui se taisent ont l’air de se connaître de tout près et depuis longtemps et qu’entre elles ce silence se prolonge, il communique souvent à ceux qui au-dehors s’y arrêtent, qui s’y attardent, une sensation d’éloignement, de lassitude, d’ennui, de «solitude à deux» dont on sait qu’elle peut être encore plus pénible que l’autre…
Ici

[…]

Je… je sortais tous les matins pour aller dans un café, pas loin d’ici. D’abord, j’aimais sortir de chez moi, avec mon cartable, comme une écolière, ensuite, mon mari était avocat et recevait le matin, alors il y avait la sonnette, etc. Même si je m’écartais, j’entendais sonner, je me demandais ce que c’était. Tandis que dans un café, j’étais loin, comme en voyage, tout à fait seule, et puis il y avait un bruit de fond rassurant et je savais que personne ne viendrait me déranger. J’aimais bien, et puis j’aimais sortir de chez moi le matin, alors j’écrivais toujours dans un café.
Nathalie Sarraute

[…]

Non, pas eux, pas ces mots-là, qu’ils restent où ils sont, à l’abri, bien protégés. Même le désir si naturel, si habituel de faire partager à d’autres, de contempler avec eux de pareils trésors ne pourra inciter à les exhiber… tout regard, même appréciateur, admiratif posé sur eux, tout attouchement si délicat, respectueux et chargé de dévotion qu’il soit, serait insupportable, une intolérable intrusion, une profanation.
Ici

 

 

*Éditions Gallimard

Mon corps et moi +

Cette aventure, je l’ai si fort et si longtemps désirée que j’ai souvent douté qu’elle pût être jamais.

[…]

Aujourd’hui ce n’est plus de moi que je prétends m’échapper, mais des autres au travers desquels j’avais commencé par vouloir me perdre.

[…]

Aller à tous n’est pas aller à tout, mais au contraire n’aller à rien.

[…]

Solitude, la plus belle des fêtes, viendra-t-il ton miracle?

[…]

Comme du plus terrible péché, je m’accuse de penser aux autres, et non à moi.

[…]

Je n’ai pas la force de découvrir en moi la promesse des surprises nécessaires.

[…]

Sans être, sans objet, à qui vouer les mouvements de mon corps ou de mon âme, que me reste-t-il?

[…]

Qui de nous, souvent, n’a pas feint de se croire défini pour mieux éviter la peur des rêves, des désirs qui prolongent.

[…]

Cette petite fumée, après quoi s’acharne toujours notre course aux sécurités, soudain s’évapore et c’est à recommencer.

[…]

Je crois en ma grandeur parce que j’ai marché nu dans le soleil.

[…]

Le silence va-t-il valoir à mon coeur de s’entendre battre

[…]

Si je me suis dévoué à certains corps, c’était pour oublier le poids du mien, et si j’ai été curieux des âmes qui passaient, il  faut l’avouer, c’est que la mienne était incapable d’exaltantes surprises.

[…]

Ce que je me suis rappelé ne m’a jamais donné l’impression de vie que par de nouveaux regrets suscités. Ainsi, de tous les hommes, les plus tristes et les plus malheureux m’apparaissent ceux qui naquirent doués des meilleures mémoires.

[…]

Il est si facile de se laisser caresser par n’importe quelle main, les yeux fermés.

[…]

Se comprendre, se prendre non avec des mots ou des doigts, mais par la grâce de ces antennes invisibles qui font des coeurs, à l’aube, les plus étranges libellules.

[…]

Nous ne sommes pas morts et après les jours et les nuits de poursuite, de fièvre, il nous faut encore inventer des tortures pour croire que nous vivons…

[…]

J’ai baisé toutes les bouches pour être bien sûr que je n’avais plus ni désir ni dégoût.

[…]

Je me suis mordu la main et je n’ai pas reconnu le goût humain.

[…]

C’est un péché que de trop se connaître, un péché contre soi.

[…]

Dites aux hommes que je suis heureux. Dites aux hommes qu’une minute au moins je me suis échappé de leur globe d’attente.

[…]

Se suicident ceux-là qui n’ont point la quasi universelle lâcheté de lutter contre cette sensation d’âme si intense qu’il nous faut bien jusqu’à nouvel ordre la prendre pour une sensation de vérité.

[…]

Et si la mort n’était qu’un mot?

 

 

*Édition J.J. Pauvert 1974

Moitié-Moitié +

– tu as le projet de rester longtemps ?
– je n’ai pas fait de projets
– tu en as forcément fait
– pourquoi ça ?
– les gens en font d’habitude
– ah oui ?
– t’en as donc jamais entendu parler ?
– j’en ai entendu parler seulement je n’y croyais pas
– pourquoi donc ?
– on n’aurait pas dit à l’entendre que ça pouvait être vrai
– tu n’as pas de valise
– je n’en ai pas besoin
– tu as tout laissé derrière toi ?
– j’ai laissé une dépression dans le matelas sur lequel j’étais couché
– tu as été malade ?
– je ne me suis jamais senti aussi bien
– tu n’as pas bonne mine
– toi non plus
– je suis pas malade
– tu devrais toucher du bois quand tu dis ça
– mais je suis pas superstitieux
– tu es religieux ?
– je pense que la religion n’est que superstition
– tu connais quelque chose à la théologie ?
– des brins et des bribes
– des brins et des bribes de théologie ne te valent rien ils ne te mèneront nulle part
– ça m’intéresse pas plus que ça
– ne t’intéresse pas ?
– non
– je trouve ça sidérant
– donc combien de temps comptes-tu rester ?
– aussi longtemps que tu voudras de moi
– combien de temps ça fera d’après toi ?
– aucune idée
– tu n’as pas mûrement pesé la question dis ?
– pas pesé du tout

Longue pause

– où étais-tu passé ces neuf dernières années ?
– plus proche de dix
– tu as été en prison ?
– quel crime j’ai commis d’après toi ?
– tu peux en avoir commis plus d’un
– c’est vrai
– ou aucun du tout
– pourquoi mettrait-on en prison un innocent ?
– ça arrive ça s’est vu
– tu penses que c’est arrivé ?
– j’aurais pu ne pas être là quand tu es arrivé j’aurais pu avoir bougé il aurait pu y avoir des inconnus à vivre ici
– c’était la maison de notre mère
– j’aurais pu l’avoir vendue
– pourquoi tu la vendrais ?
– si quelqu’un me faisait l’offre adéquate
– il faudrait que j’y consente
– à condition que je te trouve
– il faudrait que tu me trouves
– et si je ne pouvais pas ?
– alors tu ne pourrais consentir à aucune offre quelle qu’elle soit il faut que nous y consentions tous les deux la maison nous appartient à tous les deux c’était la maison de notre mère elle l’a achetée elle-même elle a travaillé et trimé pour gagner de quoi l’acheter elle l’a achetée pour nous c’était tout ce qu’elle avait à nous laisser
– tu n’aimes pas cette maison
– j’ai jamais aimé cette maison
– si je la vendais t’aurais la moitié de l’argent
– je savais que tu serais là je savais que tu n’aurais pas bougé
– je ne suis pas prêt à bouger pas encore
– sans doute que tu mourras ici tu seras exposé dans la salle de séjour tout comme elle
– sans doute que tu mourras ici tu seras exposé dans la salle de séjour tout comme elle
– je ne pense pas que ça se fasse encore
– quoi ?
– exposer les gens dans la salle de séjour
– ça fait seulement dix ans de ça combien de choses ont pu changer en dix ans ?
– pas mal de choses
– en tout cas une fois qu’une personne est morte elle peut avoir tout ce qu’elle veut si tu veux être exposé dans la salle de séjour je veillerai à ce qu’on le fasse avec tous les accessoires
– qu’est-ce qui te fait croire que tu me survivras ?
– je ne pourrais pas te laisser à la merci d’inconnus
– on est tous à la merci d’inconnus
– je croyais que tu avais dit ne rien connaître à la théologie
– j’ai dit connaître des brins et des bribes
– quels brins ? quelles bribes ? tu sais que tu me fascines
– qu’est-ce que tu comptes faire ?
– à quel propos ?
– à propos de ta situation
– c’est quoi ma situation ?
– je ne t’attendais pas
– tu attends quelqu’un d’autre ?
– j’ai perdu l’habitude d’attendre quoi que ce soit
– je savais que tu serais surpris
– d’habitude je n’ouvre pas la porte aux gens passé dix heures du soir
– tu as souvent des gens qui passent tard le soir ?
– je n’ai jamais personne qui passe je ne l’encourage pas
– je serais arrivé plus tôt si mon état l’avait permis
– quel état ?
– l’état où j’étais à l’heure où je suis parti
– parti d’où ?
– il a fallu que je voyage à bon marché le trajet était long et peu confortable et le bus prenait un grand retard sur l’horaire annoncé
– tu venais d’où ?
– qu’est-ce que ça fait maintenant que je suis arrivé ?
– où étais-tu passé ces neuf dernières
– presque dix
– ces dix dernières années ?
– putain qu’est-ce que ça fait ?

[…]

– tu sais ce que je déteste ?
– non

Ned se lève de sa chaise
Il arpente la cuisine
Il tourne autour de Luke

– toi je te déteste je t’ai toujours détesté je crois depuis l’instant où j’ai ouvert mes yeux nourrissons c’était toi debout au pied de mon petit lit une clope pendue à la bouche ? c’était toi qui me tenais dans tes bras crasseux tandis que notre mère défaisait ses boutons pour que je tète ? c’était toi qui me torchais le cul ?
– mes bras étaient crasseux à cause du travail que je faisais pour vous payer à elle et toi des patates et du pain
– des patates et du pain ? on ne m’a jamais fait la vie si belle
– on s’occupait de toi
– c’était toi qui m’as traîné à l’école pour mon premier jour de classe ? c’était toi qui te tenais l’œil bordé de larmes me faisant au revoir avec un mouchoir devant la grille de l’école ?
– une petite merde comme toi ? qui te ferait au revoir ? qui verserait des larmes sur un petit pisseux comme toi ? y aurait qu’un putain de saint pour faire ça

[…]

– quelle espèce de fils étais-tu ?
– j’étais le fils qu’on avait créé
– le frère
– le frère que tu n’as jamais eu
– j’ai créé un frère et tu étais lui
– ce que pour toi j’étais jamais je ne l’ai été pour moi-même
– tu étais tout pour moi je t’ai appelé j’ai appelé j’ai planté mes semences dans tes oreilles j’ai peint mon visage dans tes yeux
– tu te méprenais
– il semblerait que oui
– semblerait ?

[…]

c’est quand vient la nuit que je vois le mieux je vois qu’il n’y a pas d’échappatoire pas pour moi échappatoire à quoi ? pas à moi de savoir qu’est-ce que je sais ? je me connais ça n’aide pas

[…]

– Ned
– oui Luke

Pause

– que dirais-tu être la base de notre relation ?
– quelle relation ?
– je veux dire en dehors d’un mépris mutuel
– je pense que le mépris est un peu sophistiqué pour nous
– l’exécration ?
– ça aussi
– nous devons bien être capables de quelque chose
– de tolérance ?
– ne sois pas idiot

[…]

– le paradis ?
– quand cela n’a-t-il pas été le paradis ?
– toute notre vie
– qu’a-t-elle été ?
– les commencements sont toujours difficiles
– ce qui il y a un instant était le commencement se dissout en un regard
– n’en dis pas plus