Tous les états du dire

Tous les états du dire

Cahiers de théâtre JEU 113, décembre 2004, par Christian Saint Pierre
Avec Nathalie Sarraute ou Tous les états du dire, Denis Lavalou orchestre son propre collage des écrits d’une figure incontournable des lettres françaises. (…) À la hauteur des raisonnements athlétiques de l’écrivaine à propos des stratagèmes de la langue française et des comportements des humains entre eux, les membres de la distribution font preuve d’une aisance certaine. Répondant aux exigences d’ordre rythmique, ils naviguent tout naturellement dans l’univers exigeant de celle qui consacra une grande partie de son œuvre à analyser ce qu’elle appelait les tropismes, ces mouvements instinctifs des individus les uns vers les autres. Nous savions que les observations de l’auteure d’origine russe témoignaient d’une rare lucidité, mais la lecture nous fait entendre un humour et une dérision que nous connaissions moins bien. Donnant toute la place à une parole vive et dynamique, aux résonances et aux fracas de la langue, Denis Lavalou a théâtralisé avec doigté une écriture que plusieurs considèrent à tort comme exclusivement littéraire.

Tropismes… expression spontanée d’impressions très vives, ces mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons. Ils me paraissent constituer la source secrète de notre existence. Nathalie Sarraute

Tous les états du dire

Parce que quand j’écris, j’écoute. J’écoute chaque mot. Toujours. Et quand je lis, c’est pareil. Tout ce que je lis je l’entends, j’entends toujours les mots, je les entends toujours intérieurement, j’entends le rythme, j’entends les mots, d’ailleurs c’est comme ça quand je lis, je lis toujours en entendant le texte. Mais il faut que je sois immobile avec juste le texte, sans être distraite par quoi que ce soit.
Nathalie Sarraute

[…]

Vous allez voir, prenez patience. Ils viennent de loin, ils reviennent (comme on dit : «cela me revient») du début de ce siècle, d’une ville d’eau allemande. Mais en réalité ils viennent d’encore beaucoup plus loin… Mais ne nous hâtons pas, allons au plus près d’abord. Donc au début de ce siècle – en 1904, pour être plus exact – dans une chambre d’hôtel d’une ville d’eaux allemande s’est dressé sur son lit un homme mourant. Il était russe. Vous connaissez son nom : Tchekhov, Anton Tchekhov. C’était un écrivain de grande réputation, mais cela importe peu en l’occurrence, vous pouvez être certain qu’il n’a pas songé à nous laisser un mot célèbre en mourant. Non, pas lui, sûrement pas, ce n’était pas du tout son genre. Sa réputation n’a pas ici d’autre importance que celle d’avoir permis que ces mots ne se perdent pas, comme ils se seraient perdus s’ils avaient été prononcés par n’importe qui, un mourant quelconque.
L’usage de la parole

[…]

Ce ne sont là, vous le voyez, que quelques légers remous, quelques brèves ondulations captées parmi toutes celles, sans nombre, que ces mots produisent. Si certains d’entre vous trouvent ce jeu distrayant, ils peuvent – il y faut de la patience et du temps – s’amuser à en déceler d’autres. Ils pourront en tout cas être sûr de ne pas se tromper, tout ce qu’ils apercevront est bien là, en chacun de nous : des cercles qui vont s’élargissant quand lancés de si loin et avec une telle force tombent en nous et nous ébranlent de fond en comble ces mots : Ich sterbe.
L’usage de la parole

[…]

Commençons donc par imaginer… car il n’est guère possible de le faire pour de bon sans éveiller  la méfiance, sans faire naître le soupçon que «ça ne va pas dans notre tête», sans risquer de faire dire de nous que nous «ne tournons pas rond»…

Contentons-nous d’imaginer que nous posons à des gens, pris un peu au hasard, cette question: Vous serait-il possible, au cours d’une conversation, quand votre interlocuteur vous parle de quelque chose qui éveille chez vous un sentiment désagréable… mettons d’ennui… ou un malaise vague ou même précis… êtes-vous capable de l’interrompre en lui disant : «Ne me parlez pas de ça» ?
L’usage de la parole

[…]

F 2 – Ce silence… oui, c’était ce qui se nomme silence… un nom que ça n’a jamais porté ici, ça ne portait aucun nom… mais maintenant que ça revient, une forme qui se dessine vaguement… c’est sous ce nom quelle se présente : Silence… Un disparu presque oublié revenant chez lui de pays lointains, montrant la pièce d’identité qui lui a été délivrée là-bas, à l’étranger, indiquant son nom : Silence.

H 1 – Silence… Quel autre nom pouvait être donné à cette absence de toute parole échangée entre deux personnes seules en présence, que pouvait-on dire quand on les observait sinon qu’«elles gardent le silence». Et il faut reconnaître que de toutes les sortes si nombreuses, si différentes de silence… on n’en finirait jamais de chercher à les retrouver… cette sorte-là est une de celles qui ont assez mauvaise réputation.

Quand les deux personnes qui se taisent ont l’air de se connaître de tout près et depuis longtemps et qu’entre elles ce silence se prolonge, il communique souvent à ceux qui au-dehors s’y arrêtent, qui s’y attardent, une sensation d’éloignement, de lassitude, d’ennui, de «solitude à deux» dont on sait qu’elle peut être encore plus pénible que l’autre…
Ici

[…]

Je… je sortais tous les matins pour aller dans un café, pas loin d’ici. D’abord, j’aimais sortir de chez moi, avec mon cartable, comme une écolière, ensuite, mon mari était avocat et recevait le matin, alors il y avait la sonnette, etc. Même si je m’écartais, j’entendais sonner, je me demandais ce que c’était. Tandis que dans un café, j’étais loin, comme en voyage, tout à fait seule, et puis il y avait un bruit de fond rassurant et je savais que personne ne viendrait me déranger. J’aimais bien, et puis j’aimais sortir de chez moi le matin, alors j’écrivais toujours dans un café.
Nathalie Sarraute

[…]

Non, pas eux, pas ces mots-là, qu’ils restent où ils sont, à l’abri, bien protégés. Même le désir si naturel, si habituel de faire partager à d’autres, de contempler avec eux de pareils trésors ne pourra inciter à les exhiber… tout regard, même appréciateur, admiratif posé sur eux, tout attouchement si délicat, respectueux et chargé de dévotion qu’il soit, serait insupportable, une intolérable intrusion, une profanation.
Ici

 

 

*Éditions Gallimard

Tropismes… expression spontanée d’impressions très vives, ces mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons. Ils me paraissent constituer la source secrète de notre existence. Nathalie Sarraute

Tous les états du dire

montage des textes et mise en lecture
Denis Lavalou

avec
Christian Bégin
Françoise Faucher
Marie-Josée Gauthier
Denis Lavalou
Marie-Louise Leblanc
et
la voix de Nathalie Sarraute

Régie Marie-Claude Boilard
Montage sonore Denis Lavalou
Musique Thomas Newman B.O. American beauty

Extraits du CD : Lecture, par Nathalie Sarraute Éd. Gallimard, coll. À voix haute

Coproduction Théâtre Complice et Festival de Trois

Diffusion

Festival de Trois, Maison des Arts de Laval, mai 2004

Tropismes… expression spontanée d’impressions très vives, ces mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons. Ils me paraissent constituer la source secrète de notre existence. Nathalie Sarraute

Tous les états du dire

D’après
Tropisme
L’usage de la parole
Ici
Ouvrez !

 

Résumé

Scrutatrice du plus petit détail, dans chacun de ces ouvrages construits sur le mode du fragment, Nathalie Sarraute plonge à l’intérieur de scènes, de mots, d’expressions d’apparence très banale et se met à l’affût des intentions qui les sous-tendent et des imperceptibles petits changements d’atmosphère qu’ils provoquent chez l’auditeur, pour y déceler les non-dits et tenter de mieux comprendre les humains et le ressort de leur personnalité. Elle va donc passer d’un plan moyen à un gros plan puis même à un plan de microscope électronique  où le geste et le mot deviendront le cœur du sujet et l’objet unique de sa recherche. Des paroles célèbres, comme : «Ich sterbe / je meurs», dernière parole de Tchekhov (dans L’usage de la parole) ou «Le silence de ces espaces infinis m’effraie» de Pascal (dans Ici) aux expressions les plus insignifiantes, comme «ne me parlez pas de ça» (dans L’usage de la parole) elle traque la vie au cœur du verbe et de Tous les états du dire.

Tropismes… expression spontanée d’impressions très vives, ces mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons. Ils me paraissent constituer la source secrète de notre existence. Nathalie Sarraute