Roche, papier, ciseaux

Roche, papier, ciseaux

Roche, papier, ciseaux

ROCHE, PAPIER, CISEAUX

– Même quand j’étais gosse je descendais à la fabrique juste pour les regarder tailler la pierre je me tenais tout là-haut juste au bord de la carrière et je les regardais travailler en bas

pause

Il fallait d’abord que je grimpe la palissade bien sûr tout le secteur était protégé par des palissades mais je grimpais toujours la palissade personne ne m’a jamais attrapé

pause

Tu pouvais entendre les ciseaux trancher dans la pierre bien avant de les voir bien avant d’arriver au bord de la carrière et de regarder en bas et quand tu voyais les hommes travailler et que tu les regardais avec attention tu entendais le coup de marteau sur le ciseau ça durait juste une fraction de seconde mais le bruit et l’action ne se passaient jamais en même temps pas d’aussi loin

pause

Quand tu étais vraiment tout près quand tu le faisais toi-même les deux se passaient en même temps

pause

Je me souviens du bruit

pause

La beauté de ce bruit

– Qu’est-ce qui va pas Kevin ?

– Qu’est-ce qui va bien ?

– On s’en tire

– Tire de quoi ?

– À quoi ça sert de te parler ?

– Peut-être que ça ne sert à rien

– Je veux qu’on parle

– Pourquoi ?

– Pourquoi tu rends les choses impossibles ? c’est ce que tu veux ? pourquoi tu rends tout si foutrement impossible?

LA PLUIE

Je ne sais pas pourquoi je me tenais là pourquoi je me tenais toujours là peut-être que j’étais partie marcher je ne me souviens plus je me promenais comme ça toute seule me promenais comme ça sans but j’étais jeune j’étais solitaire j’aimais bien aller faire de grandes promenades je regardais les choses je regardais la nature j’adorais la nature les animaux j’adorais les animaux j’adorais les oiseaux leur couleur leur énergie j’étais solitaire vous voyez très seule j’étais très seule j’étais malheureuse peut-être je ne me souviens plus j’étais jeune et peut-être que j’étais malheureuse je ne sais plus ce qui me rendait malheureuse j’étais jeune peut-être que c’était rien d’autre que ça j’étais jeune et seule et je partais faire de grandes promenades et je me retrouvais dans des champs déserts mais je me trouvais toujours là quand le train s’arrêtait et ces longues files de gens qu’on mettait dans le train ils défilaient devant moi et ils me donnaient des affaires ils les empilaient autour de moi quand je ne pouvais plus les prendre dans mes bras ils les empilaient autour de moi comme si j’étais là exprès pour ça comme si j’étais faite pour ça

Ça n’a jamais été un fardeau pour moi vous voyez jamais mais jamais un fardeau

Bien sûr il est arrivé un jour où les gens ont arrêté de me donner des affaires parce qu’il n’y avait plus de gens et plus de trains et tout s’est arrêté tout d’un coup il n’y avait plus rien plus rien que le champ le champ était là et les chemins creusés dans la terre et les rails qui ont rouillé si vite et l’affreuse comment dire l’affreuse et totale immobilité

Mais j’ai tout gardé

DEUX TIBIAS

Un homme dans ma situation ne trouve pas grand-chose à faire de lui-même mais c’est pas tant le rien faire qui pose problème que ce qui arrive à l’esprit

L’esprit est la source d’où jaillit tout ce que nous faisons et un esprit désœuvré est un esprit vide et un vide esprit est un vaisseau dans lequel bien souventes fois des choses ruineuses peuvent se déverser et ne s’en font pas faute

Tout cela va de soi ce par quoi je veux dire que c’est une certitude bien connue

Une petite besogne était comme une espèce de soulagement pour moi vu que j’ai toujours été un homme qui aime à se sentir utile

Quand je dis choses ruineuses j’entends des pensées de toutes sortes qui pourraient bien venir à une personne non par sa faute ni par son choix et qui pourraient bien causer sa ruine

J’étais allé un certain temps sans rien pour m’occuper l’esprit et sans aucune petite besogne même de la plus vile espèce quoi que ça puisse être parce qu’on peut toujours trouver plus vile besogne

Si bien que j’étais plutôt dans le besoin d’une façon comme d’une autre ce qui n’est pas une situation pour me réjouir vu que j’ai toujours essayé d’être indépendant et ne pas trop demander des gens

Puis il s’est justement trouvé que je suis tombé sur une petite besogne qu’il fallait faire

L’abandon de l’espoir et la délivrance de sa récompense se passent souvent au même moment et j’ai souvent eu à me raccrocher à cette certitude

 

 

Éditions Théâtrales, Paris 2001

Dans ces histoires de notre temps où tout ce qu’il reste à l’être humain c’est l’appel persistant au respect de sa dignité, il s’agira simplement de poser un geste, bon, pas bon, juste ou fou, compréhensible ou non, qu’importe, un geste, un seul, mais propre à soi et à son sens de l’humanité.

Roche, papier, ciseaux

Le Devoir, par Solange Lévesque
Édition du lundi 10 janvier 2005 :

Magnifique soirée du Théâtre Complice
Avec ces trois courtes pièces de Daniel Keene, auteur australien contemporain qui n’a jamais été joué au Québec mais qui connaît une popularité croissante en Europe, il y a bien des chances que le Théâtre Complice fasse parler de lui, car le spectacle d’excellente tenue qu’il offre actuellement mérite qu’on en dise tout le bien qu’on en pense autant qu’il mérite d’être vu. […] La plus étonnante des pièces est la dernière intitulée la pluie. Une vieille dame jouée par Denis Lavalou est assise avec un panier de légumes qu’elle pèle. (…) Les tics langagiers et les gestes rigides que Denis Lavalou prête au personnage font efficacement saisir le caractère insidieux des séquelles de la guerre dont la vieille dame est devenue victime. Trois histoires bouleversantes, une soirée qui marque. Read the rest of this entry »

Dans ces histoires de notre temps où tout ce qu’il reste à l’être humain c’est l’appel persistant au respect de sa dignité, il s’agira simplement de poser un geste, bon, pas bon, juste ou fou, compréhensible ou non, qu’importe, un geste, un seul, mais propre à soi et à son sens de l’humanité.

Roche, papier, ciseaux

TRADUCTION SÉVERINE MAGOIS

deux tibias
mise en scène Denis Lavalou
avec Daniel Gadouas

roche, papier, ciseaux
mise en scène Denis Lavalou
avec Daniel Gadouas, Marie-Josée Gauthier, Denis Gravereaux et Sharon Ibgui

la pluie
mise en scène Marie-Josée Gauthier
avec Denis Lavalou et Sharon Ibgui

assistante de production et régie : Jade Boudreault

scénographie : Denis Lavalou, Paul Livernois
costumes : Nadia Bellefeuille
lumières : Stéphane Ménigot
création sonore : Ludovic Bonnier
maquillages, coiffures : Angelo Barsetti
Crédit photos : Robert Etcheverry
communications : Olga Claing

Production THÉÂTRE COMPLICE

en codiffusion avec Espace Libre

Diffusion

– Espace Libre, Montréal ( janvier 2005)
– Maisons de la culture de Montréal (automne, hiver 2005-2006)

Dans ces histoires de notre temps où tout ce qu’il reste à l’être humain c’est l’appel persistant au respect de sa dignité, il s’agira simplement de poser un geste, bon, pas bon, juste ou fou, compréhensible ou non, qu’importe, un geste, un seul, mais propre à soi et à son sens de l’humanité.

Roche, papier, ciseaux

Trois courtes pièces de l’auteur australien contemporain Daniel Keene présentées l’une après l’autre sans interruption:

Deux tibias
Roche, papier, ciseaux
La pluie
 

Résumé

Un errant des grandes villes cherche une boite en carton d’une certaine dimension pour en faire la sépulture d’un enfant mort (deux tibias). Un tailleur de pierre mis à pied dont l’existence est devenue un trou béant ne cesse d’entendre les bruits enfouis de sa carrière (roche, papier, ciseaux). Une femme vieille comme le temps se souvient malgré sa mémoire défaillante du cadeau que lui fit un enfant en partance pour les camps de la mort (la pluie). Tous témoignent comme malgré eux de l’absolue nécessité de sauvegarder la mémoire de ce qui fut, sous peine de voir se désintégrer tout ce qui est.

*

Une trinité.
Trois textes, trois possibilités de disparitions, trois sauvetages :
Disparition d’un enfant que tous ont oublié,
Disparition d’un métier qui fut toute une vie,
Disparition de milliers de personnes dans la perpétuation des génocides.
Funérailles d’un errant par un autre frère errant,
Funérailles de la beauté quand l’efficacité fait rage,
Funérailles de la mémoire devenue poussière de l’histoire.
Le cri ?
La foi ?
Le dit ?
Tout sera bon sans doute pour éviter le gouffre de l’oubli.

Dans ces histoires de notre temps où tout ce qu’il reste à l’être humain c’est l’appel persistant au respect de sa dignité, il s’agira simplement de poser un geste, bon, pas bon, juste ou fou, compréhensible ou non, qu’importe, un geste, un seul, mais propre à soi et à son sens de l’humanité.