Mon corps et moi

Mon corps et moi

Cette aventure, je l’ai si fort et si longtemps désirée que j’ai souvent douté qu’elle pût être jamais.

[…]

Aujourd’hui ce n’est plus de moi que je prétends m’échapper, mais des autres au travers desquels j’avais commencé par vouloir me perdre.

[…]

Aller à tous n’est pas aller à tout, mais au contraire n’aller à rien.

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Solitude, la plus belle des fêtes, viendra-t-il ton miracle?

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Comme du plus terrible péché, je m’accuse de penser aux autres, et non à moi.

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Je n’ai pas la force de découvrir en moi la promesse des surprises nécessaires.

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Sans être, sans objet, à qui vouer les mouvements de mon corps ou de mon âme, que me reste-t-il?

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Qui de nous, souvent, n’a pas feint de se croire défini pour mieux éviter la peur des rêves, des désirs qui prolongent.

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Cette petite fumée, après quoi s’acharne toujours notre course aux sécurités, soudain s’évapore et c’est à recommencer.

[…]

Je crois en ma grandeur parce que j’ai marché nu dans le soleil.

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Le silence va-t-il valoir à mon coeur de s’entendre battre

[…]

Si je me suis dévoué à certains corps, c’était pour oublier le poids du mien, et si j’ai été curieux des âmes qui passaient, il  faut l’avouer, c’est que la mienne était incapable d’exaltantes surprises.

[…]

Ce que je me suis rappelé ne m’a jamais donné l’impression de vie que par de nouveaux regrets suscités. Ainsi, de tous les hommes, les plus tristes et les plus malheureux m’apparaissent ceux qui naquirent doués des meilleures mémoires.

[…]

Il est si facile de se laisser caresser par n’importe quelle main, les yeux fermés.

[…]

Se comprendre, se prendre non avec des mots ou des doigts, mais par la grâce de ces antennes invisibles qui font des coeurs, à l’aube, les plus étranges libellules.

[…]

Nous ne sommes pas morts et après les jours et les nuits de poursuite, de fièvre, il nous faut encore inventer des tortures pour croire que nous vivons…

[…]

J’ai baisé toutes les bouches pour être bien sûr que je n’avais plus ni désir ni dégoût.

[…]

Je me suis mordu la main et je n’ai pas reconnu le goût humain.

[…]

C’est un péché que de trop se connaître, un péché contre soi.

[…]

Dites aux hommes que je suis heureux. Dites aux hommes qu’une minute au moins je me suis échappé de leur globe d’attente.

[…]

Se suicident ceux-là qui n’ont point la quasi universelle lâcheté de lutter contre cette sensation d’âme si intense qu’il nous faut bien jusqu’à nouvel ordre la prendre pour une sensation de vérité.

[…]

Et si la mort n’était qu’un mot?

 

 

*Édition J.J. Pauvert 1974

Avec l’élégance, la légèreté, l’ironie qui caractérisent sa plume, partager avec René Crevel ces nuits qui n’en finissent plus, la maladie, l’absence de chemin, la tentation de croire, le désarroi des aubes embuées de rêves difficiles, et la soif d’absolu.

Mon corps et moi

Équipe de création

Mise en lecture
Marie-Josée Gauthier

Avec Denis Lavalou et Sylvie-Catherine Beaudouin

Trame sonore : Denis Lavalou

Illustration : Vincent van Gogh

Production Théâtre Complice

Diffusion

Spectacle lecture
24 novembre 1996

Accueil du Théâtre La Chapelle

Avec l’élégance, la légèreté, l’ironie qui caractérisent sa plume, partager avec René Crevel ces nuits qui n’en finissent plus, la maladie, l’absence de chemin, la tentation de croire, le désarroi des aubes embuées de rêves difficiles, et la soif d’absolu.

Mon corps et moi

Mon corps et moi

Montage Denis Lavalou
 

Résumé

Après avoir fait vivre à son corps tous les excès possible – alcool, drogue, sexe, etc… – en en espérant un peu de vérité et d’oubli, un jeune homme malade décide de s’isoler le temps qu’il faut, dans un hôtel de haute montagne, pour de faire le point.

Le temps d’une immense nuit blanche, emporté par des vagues de souvenirs dont il essaie de se distancier par l’humour et la dérision, il va tenter de se désintoxiquer des autres, de faire taire son intelligence qui le condamne au néant, et d’apprivoiser sa solitude.

Qui est René Crevel ?

Un splendide météore de la littérature des Années Folles, un jeune homme extralucide, frère spirituel de Rimbaud, de Radiguet, de Cyril Collard et de Hervé Guibert. Ami de Breton, d’Éluard, de Dali et de Jouhandeau, pionnier de l’amour libre, premier écrivain à parler ouvertement d’homosexualité, René Crevel s’abreuve à toutes les sources créatrices de son époque pour tenter de donner un sens à sa vie. Du Surréalisme poétique au Surréalisme engagé, du besoin d’écrire au besoin d’aimer, de la drogue à la sexualité, de la soif de l’alcool à la soif de la Foi et avec l’amitié pour reprendre son souffle, il s’est épuisé mais n’a pas trouvé ce qu’il cherchait. Alors, se sachant condamné par la maladie et après avoir lutté dix années avec elle, il a anticipé l’appel et s’est donné la mort le 18 juin 1935, il avait 35 ans. Épinglé sur ses vêtements, un papier disait : Dégoût.

À l’époque de Crevel, la jeunesse, libérée par Gide, la musique et les américains, tournant le dos à une guerre horrible et se masquant les yeux pour ne pas percevoir celle qui s’en vient, n’a plus de repères et manque d’idoles. Elle se grise et oublie sa misère dans les fêtes les plus somptueuses, le jazz, la cocaïne et les alcools forts. En nous parlant de lui, Crevel nous parle de nous : parce que les années tuberculose ont fait autant de morts que les années sida, parce  nous vivons aujourd’hui la même solitude mal admise au milieu des autres, nous souffrons de la même difficulté d’aimer dans l’enchevêtrement des simulacres et des intérêts.

Avec l’élégance, la légèreté, l’ironie qui caractérisent sa plume, partager avec René Crevel ces nuits qui n’en finissent plus, la maladie, l’absence de chemin, la tentation de croire, le désarroi des aubes embuées de rêves difficiles, et la soif d’absolu.