Les Jours Fragiles

Les Jours Fragiles

Les Jours Fragiles

LA MÈRE, lisant
Arthur n’a pas arrêté, lui non plus, d’avoir la bougeotte. Je ne serais plus capable d’établir avec certitude le compte des lieux qu’il a traversés, des contrées qu’il a explorées, des horizons qu’il a cherché à atteindre. Je me souviens, en revanche, avec exactitude que j’étais une toute jeune femme quand il s’en est allé. Je n’avais pas vingt ans. Lui en avait vingt-cinq, en paraissait dix-sept.  Une maigreur adolescente, la tête rentrée dans les épaules. Il est parti, sans un regard pour nous autres. Il nous a laissées à nos Ardennes, à ce pays de gel, dur et noir. Cela fait plus de dix années maintenant que l’Afrique nous l’a pris.

[…]

LA SŒUR
Ce n’est pas difficile à confesser : je ne suis la femme d’aucun homme. Je suis celle que nul n’a touchée. Parfois, un paysan rougeaud me dévisage, mais il finit par passer son chemin, découragé par mon indifférence ou par la disgrâce de mes traits. Je serai peut-être à jamais la vierge des Ardennes. Je ne m’en plains pas. Si je dois m’endormir seule, jusqu’à la fin de mes jours, c’est que tel était mon destin. Il n’y a pas à s’y opposer.

[…]

LE FRÈRE
Je croyais avoir tout oublié mais tout me revient en une seule seconde.

LA MÈRE
Arthur s’avance comme un spectre au milieu de ce théâtre d’ombres.

LE FRÈRE
Dans ce monde à l’écart du monde, tout semble plus ténébreux, plus humide.

LA SŒUR
Je l’attends au bord des rails…

LE FRÈRE
La lumière est sale et les ciels sont lourds.

LA SŒUR
… je tends le cou pour l’apercevoir.

LE FRÈRE
Des obscurités cavalent sur les flancs des collines, s’installent au creux des vallées. Même le fleuve est noir.

LA SŒUR
Je me suis composé un sourire…

LE FRÈRE
L’été, ça n’existe pas. Le soleil, ça n’existe pas.

LA SŒUR
Je crois que ce sourire me défigure quand je finis par reconnaître sa silhouette.

LE FRÈRE
Il n’y a que la pluie et une sorte de grisaille sur tout.

LA SŒUR
Je vois…

LE FRÈRE
… le corps morcelé, soutenu par des béquilles

LA MÈRE
J’imagine le calvaire qu’à dû représenter son voyage depuis Marseille dans des trains de fortune.

LA SŒUR
Je cours à sa rencontre. Je conserve le faux sourire, les yeux qui brillent.

LA MÈRE
J’embrasse son visage de mes deux mains.

LE FRÈRE
Mes bras restent accrochés aux béquilles.

LA SŒUR
Nous n’échangeons pas un mot.

[…]

LE FRÈRE
À l’adolescence, j’ai cherché d’autres rives et des langages nouveaux. J’ai voulu m’approcher au plus près de l’inconnu, dépasser toutes les sensations humaines. J’ai aspiré à me retrouver sur un versant vierge où tout serait à inventer. J’ai quêté l’invisible, l’insondable. J’étais disponible pour toutes les expériences et tous les sacrifices dans l’espoir d’accéder là où nul n’avait accédé jusqu’alors. Par instants, par bribes, j’y suis parvenu. Je me suis frayé ce chemin jusqu’à des territoires inexplorés au prix d’un encrapulement, que je ne regrette pas, qui m’a conduit au bord de précipices, mais qui ne me laisse après coup qu’un goût amer d’inachevé, d’inaccompli, et peut-être d’inutile. (Au moment où la Sœur va quitter la pièce, il ajoute) J’ai écrit avec la sensation du vertige. Pendant de brefs et lumineux instants, j’ai inventé des mondes.

[…]

LA SŒUR
Je suis une femme agenouillée devant l’inintelligible.
Certaines vérités ne sont pas bonnes à dire.
Il me faudra tout détruire. Et tout réécrire.
Je mentirai.
Je mentirai dans le seul but d’éviter que l’opprobre et la honte ne fondent sur notre famille, sur notre nom.
J’arrangerai son histoire, afin qu’il entre pur et sans taches dans la postérité que sa poésie lui assure. (Au Frère) Je nous sauverai de tes turpitudes.

LE FRÈRE
Je ne te veux aucun mal, Isabelle. Sois sûre de cela. S’il m’arrive de te blesser, c’est contre mon gré, crois-le bien. C’est que cela m’échappe. Et tout de suite, il est trop tard. Impossible de rattraper mon impair. Je préfère encore me taire, m’en retourner au silence. J’ai perdu l’habitude des mots. Je ne sais plus en faire usage. Et puis les femmes ont été les grandes absentes de ma vie. Admets qu’il m’est donc difficile de m’adresser à une femme, même si elle est ma sœur. Pourtant, tu es la seule à qui je puis parler. Il n’y a personne d’autre que toi. Il n’y a plus que toi, comprends-tu cela ? Pardonne-moi par avance toutes les choses que tes oreilles ne sont pas capables d’entendre. Songe que ton cœur pourrait, lui, mieux les recevoir.

L’enfer pour Isabelle Rimbaud, sœur cadette d’Arthur Rimbaud – le poète – ce fut de vivre dans le sillage d’un frère qu’elle se devait d’aimer suivant l’écrasante norme chrétienne, mais à qui elle ne put accéder que dans la répulsion et le scandale d’abord, puis dans l’accompagnement d’un agonisant.

Les Jours Fragiles

VOIR, Montréal, par Christian Saint-Pierre, 1er mars 2007
Le Théâtre Complice s’est donné pour mission de faire découvrir à son public des oeuvres singulières. Depuis 1994, Denis Lavalou et Marie-Josée Gauthier endossent ce mandat avec autant de jugement que de talent. (…) Au coeur du spectacle mis en scène avec sobriété par Denis Lavalou, il y a Arthur, le magnétisme d’Arthur, brillamment endossé par un Pomerlo tourmenté, incandescent.

Mon Théâtre.qc.ca, par Mélanie Viau, 21 février 2007
On sent un énorme respect dans la mise en scène, à fois pour la souffrance réelle de ces personnages historiques et pour les mots de l’auteur, qui sont restés pour le moins intègres dans l’adaptation. Car c’est de parole qu’il est question, et l’espace en entier y est consacré. Nul artifice, nul détail visuel dérangeant dans la scénographie de Paul Livernois et Denis Lavalou. (…) La sobriété scénique et l’ouverture sur l’espace et la temporalité se peuplent de cette fusion passionnelle et haineuse entre les personnages, incarnés avec humilité et sensibilité. Le réalisme est profond, sans toutefois tomber dans une morosité qui souvent tue l’acte théâtral. Sans aucun doute, nous avons affaire ici à une mise en scène mature, subtile et sans prétention. (…) Et que dire de Marie-Josée Gauthier et de sa performance impeccable à la hauteur d’une Électre, voire d’une Antigone ! Elle est constamment en mouvement vers l’autre et cette action la transforme durant la pièce. (…) Soulignons également au passage la fusion et l’immense complicité qu’elle entretient avec Pomerlo sur scène, avec qui elle nous livre des passages dramatiques solides, d’une forte tension émotive.

Le Délit, par Renaud Lefort, 27 février 2007
Adaptée du roman de Philippe Besson, la mise en scène de Denis Lavalou traverse avec dignité l’enfer rimbaldien et les derniers jours du poète. (…) La performance de Ginette Morin est bouleversante et reste l’atout principal de la pièce. Sa lecture soutient toutes les contradictions et les paradoxes de cette femme rigoureuse qui laisse échapper malgré elle les étincelles d’amour qu’elle a pour son fils. À côté d’elle, peut-être la vraie héroïne de la pièce, Isabelle.(…) La mise en scène des Jours fragiles (…) joue admirablement avec la poésie du texte de Besson, sur le thème de ces vies marquées par la perte d’êtres qui nous quitteront toujours trop vite, sans jamais disparaître.

ICI, par Maxime Catellier, jeudi 1er mars 2007
Les Jours fragiles, manifeste mise en boîte du mythe rimbaldien aux allures de requiem.
Malgré l’extrême austérité qui se dégage des acteurs brillants de cette mise en scène non moins brillante de Denis Lavalou, il y a de la lumière dans les yeux de chacun des protagonistes, et cela fait vivre un théâtre non plus de dialogues mais de sentiment. (…) la scénographie, d’une grande simplicité, montre bien les fractures du temps comme des caractères, la mère trônant devant ses enfants qu’elle a enterré un à un. (…) Son rôle, campé de manière époustouflante de justesse par Ginette Morin, est celui du Pauvre Martin de Brassens : « Creuse la terre, creuse le temps » !

L’enfer pour Isabelle Rimbaud, sœur cadette d’Arthur Rimbaud – le poète – ce fut de vivre dans le sillage d’un frère qu’elle se devait d’aimer suivant l’écrasante norme chrétienne, mais à qui elle ne put accéder que dans la répulsion et le scandale d’abord, puis dans l’accompagnement d’un agonisant.

Les Jours Fragiles

Adaptation et mise en scène Denis Lavalou
Assistance à la mise en scène et régie Adèle Saint-Amand
avec
Isabelle Rimbaud, la Sœur Marie-Josée Gauthier
Vitalie Cuif Rimbaud, la Mère Ginette Morin
Arthur Rimbaud, le Fils Marcel Pomerlo
Scénographie Denis Lavalou & Paul Livernois
Costumes Denis Lavalou & Johanne Laferrière
Lumière Stéphane Ménigot
Son Ludovic Bonnier
Maquillages & coiffures Angelo Barsetti
Photos Robert Etcheverry

Production THÉÂTRE COMPLICE
en codiffusion avec le théâtre Prospero, Montréal
avec le soutien à la résidence et à la diffusion du Théâtre de la Ville, Longueuil

L’enfer pour Isabelle Rimbaud, sœur cadette d’Arthur Rimbaud – le poète – ce fut de vivre dans le sillage d’un frère qu’elle se devait d’aimer suivant l’écrasante norme chrétienne, mais à qui elle ne put accéder que dans la répulsion et le scandale d’abord, puis dans l’accompagnement d’un agonisant.

Les Jours Fragiles
Philippe Besson

d’après le roman éponyme de Philippe Besson
adaptation théâtrale Denis Lavalou

Résumé

Les jours fragiles, ce sont les six derniers mois de la vie d'Arthur Rimbaud racontés par sa sœur dans son journal intime. Vitalie Rimbaud, mère du poète et d'Isabelle Rimbaud, a découvert les carnets de notes de sa fille et commence à les parcourir. En suivant la chronologie proposée par ces carnets, nous revivons à travers les crises, les confidences et les souvenirs, les étapes de la maladie incurable qui aura provoqué la mort du voyageur le 10 novembre 1891, à Marseille, France, dix heures du matin.

Pour autant, ce chemin n’est pas seulement crépusculaire. Il y a des zones de plein feu : réminiscences d’une enfance joyeuse, éclats des tissus et des parfums d’Afrique, rêve d’un voyage repris à deux, présence soudaine et inattendue du désir sous toutes ses formes, mais aussi reconnaissance de la qualité de l’interlocuteur, tombée des masques, levée provisoire des interdits, signes de reddition de part et d’autre pour en arriver à la conscience que, par cette expérience un peu en dehors du temps, chaque figure aura finalement répondu à l'appel de son destin et à une plus grande compréhension de celui-ci.

C’est ce parcours que Philippe Besson – géologue averti des failles subtiles qui trahissent les prémisses des séismes de l’âme – se met à écouter et à fouiller. Partant des textes laissés par Isabelle, mais aussi de la correspondance serrée entre le frère, la sœur et la mère, il recrée les étapes de la révolution d’une âme simple face à la décomposition d’un corps et d’un être qu’il faut à tout prix tenter de reconnaître avant que la mort ne les emporte.

Je suis la résonance de toi-même vibrant depuis le commencement et au-delà de toute mort, pour l'éternité.
(Hermann Broch, La mort de Virgile)

L’enfer pour Isabelle Rimbaud, sœur cadette d’Arthur Rimbaud – le poète – ce fut de vivre dans le sillage d’un frère qu’elle se devait d’aimer suivant l’écrasante norme chrétienne, mais à qui elle ne put accéder que dans la répulsion et le scandale d’abord, puis dans l’accompagnement d’un agonisant.