Les hivers de grâce de Henry David Thoreau

Les hivers de grâce de Henry David Thoreau

LE DEVOIR – Alexandre Cadieux – 6 mars 2013

Quel bel objet ! Ouvragé et raffiné, avec la pointe de robustesse nécessaire pour faire miroiter toutes les facettes de son sujet. Denis Lavalou s’est livré à un travail d’orfèvre pour mener à bien une proposition théâtrale inspirée des écrits de l’important essayiste et poète américain Henry David Thoreau, auteur de La désobéissance civile ainsi que de Walden ou la vie dans les bois (1854), principale base de ces Hivers de grâce présentés par le Théâtre Complice à l’Usine C.

 

Trois déclinaisons du géant littéraire habitent l’espace scénique, interprétées par trois comédiens dont on joue de la grande ressemblance physique : Lavalou, Marcel Pomerlo (les deux frères de La robe de ma mère de Serge Marois) et Jean-François Blanchard. Entre eux se développe un dialogue qui n’est rien de moins que de la pensée à l’oeuvre, avec ses tâtonnements, ses nuances et ses contradictions.

 

Nos Thoreau abordent tout, de l’amitié à l’héritage de la civilisation grecque en passant par la culture, l’éducation, le travail, le suicide et la mort. On s’étonne de la grande modernité de nombre des observations ici mises en bouche, par exemple sur l’usage et le développement des technologies et, bien sûr, sur la résistance à la tyrannie et à l’hypocrisie ambiantes.

 

Rarement aurai-je vu la technologie évoquer la nature avec une telle grâce. Les images vidéo de Frédéric Saint-Hilaire habillent la scénographie de Cédric Lord pour suggérer la forêt, le lac, la cabane dans une stylisation du meilleur effet. Les personnages s’y nourrissent et s’y baignent, s’y promènent, fendent le bois, s’indignent. Tout devient prétexte à discourir, à tenter d’imaginer en des termes simples une vie meilleure et plus vertueuse.

 

Le tour de force de Denis Lavalou, ici arrangeur textuel, metteur en scène et acteur, reste d’avoir opéré la juste synthèse théâtrale entre contemplation et réflexion. L’expérience demande, convenons-en, une certaine qualité d’écoute, non pas à cause de la complexité du texte – l’écriture de Thoreau étant fort accessible – mais bien parce que les enjeux s’avèrent ici philosophiques et non pas dramatiques. Pour qui ne dispose pas de plusieurs mois pour vivre et réfléchir en solitaire, cette courte halte hors des murs de nos vies à toute vitesse se savoure dans la plénitude.

 

VOIR.CA – Elsa Pépin – 2 mars 2013 

Réfugié dans une nature plus juste et éclairante que la société, Thoreau trouve une superbe incarnation dans Les hivers de grâce, une adaptation théâtrale de ses œuvres signée Denis Lavalou.

Les spectacles créés à partir d’œuvres littéraires ont l’avantage de nous rendre ces paroles vivantes et de nous donner peut-être envie d’aller lire plus en profondeur les auteurs. Maître de cet art, Denis Lavalou réussit cela avec Les hivers de grâce, une création inspirée des écrits et de la vie du philosophe américain Henry David Thoreau. […] le philosophe nous apparaît en trois visages, interprétés par Jean-François Blanchard, Denis Lavalou et Marcel Pomerlo. Solides et nuancés, les trois comédiens conversent entre eux comme trois parties d’une même âme qui se remet en question, doute et poétise, tantôt lucide, tantôt inquiète, valsant de la grâce à l’affliction, appelée à résoudre les grands problèmes de l’humanité dans la solitude des bois. […] Suivant le défilé des saisons au rythme d’une nature joliment suggérée par la superbe scénographie de Cédric Lord, les lumières de Stéphane Ménigot et les projections organiques de Frédéric Saint-Hilaire, ce philosophe revendique les modèles de l’Antiquité, mais interroge aussi ceux de son temps. Bien qu’utopique, diront certains, sa proposition de désobéissance civile qui consiste à arrêter collectivement de payer nos impôts devrait être envisagée aujourd’hui. Entre ses réflexions sur la planète détraquée et sa peur de la course folle à la consommation qui perd l’homme, Thoreau parle décidément à nos contemporains. Ode à la différence et à la résistance, ce collage de textes rend honneur à la beauté des textes de ce militant pacifiste, esprit lumineux et inspirant.

 

LA PRESSE – Luc Boulanger Publié le 01 mars 2013 à 09h20

Denis Lavalou fréquente depuis plus de deux ans l’oeuvre du libre-penseur Henry David Thoreau. Avec raison. Cent cinquante ans après la mort du philosophe de la tuberculose à 44 ans, on constate à quel point ses réflexions sur la société nord-américaine demeurent d’actualité. […] La scénographie de Cédric Lord est magnifique (elle rappelle les images végétales du photographe Roberto Pellegrinuzzi). Les projections réalisées par Frédéric Saint-Hilaire, représentant la nature changeante au fil des saisons, sont aussi très belles.

 

 

INFO CULTURE

http://info-culture.biz/2013/02/28/theatre-a-lusine-c-les-hivers-de-graces/

 

Dans la pièce Les hivers de grâce de Henry David Thoreau, Denis Lavalou nous propose de pénétrer dans la tête du philosophe. C’est dans la petite salle intime, et comble, dans un efficace décor minimaliste de l’Usine C que le public voit s’incarner trois facettes de la personnalité du personnage, chacune d’elles interprétée par un acteur différent dont Lavalou lui-même, personnifiant avec un naturel désarmant un Thoreau émotif, exalté et ouvert au monde qui s’oppose à sa tendance vindicative, contestataire, à son sentiment d’exaspération face à une société qui n’a peu de sens réel, tendance que joue Jean-Pierre Blanchard apportant l’intransigeance nécessaire pour révéler la nature complexe de Thoreau. Entre les deux, assurant l’équilibre, tempérant l’un et l’autre, moteur du dialogue intérieur, se retrouve un Henry compréhensif, humain et réfléchi, joué par Marcel Pomerlo dont on sent tout l’enthousiasme de camper ce rôle difficile. […] On ne peut que saluer les performances soutenues et touchantes des acteurs. Secondés par des effets techniques visuels et sonores réussis, les acteurs ont la tâche de personnifier non pas Thoreau lui-même mais son esprit, son dialogue intérieur. Gestes synchronisés, costumes semblables, les trois voix intérieures monologuent, réfléchissent, se rebellent, s’émeuvent et s’indignent via les textes de Thoreau.[…] Pièce intense, d’une densité peut-être difficile à soutenir jusqu’à la fin pour certains, on ne se lasse pourtant pas d’entendre les mots de Thoreau qui sonnent si juste encore, même 150 ans plus tard. Cet hommage de Denis Lavalou à l’homme qu’il admire n’a pas subi d’édulcoration pour la rendre tout public ce qui lui donne une qualité hors-norme que lui reconnaîtra le public à qui il s’adresse. Il faut aimer les mots et leur sens, il faut qu’il se mette à leur écoute et le spectateur sentira leur profond écho en lui.

 

Planète Québec – Jocelyne Tourangeau

Ce n’est pas une mince tâche que d’être trois à représenter le même personnage mais Denis Lavalou, Jean-François Blanchard et Marcel Pomerlo sont à la hauteur du défi, mettant leur talent au service des textes, Chacun brillant à son tour. Les textes sont si bien rendus qu’on a tout simplement envie de se pencher davantage sur les écrits de Thoreau à la fin de la représentation. C’est une mise en scène inspirée que nous présente Denis Lavalou pour donner vie aux réflexions de Thoreau.

 

Les brèves de trottoir – Le doux Thoreau – FÉV 28, 2013 

La pièce retranscrit les idées et pensée du philosophe par une mise en scène fluide et l’interprétation audacieuse de 3 comédiens pour jouer le même homme. […] Denis Lavalou, représente un Thoreau émotif, sensible à ses propres exaltations alors que la facette jouée par Jean-Pierre Blanchard, est fougueuse et impulsive et celle de Marcel Pomerlo, compréhensive. Ces 3 personnalités révèlent ainsi la complexité du philosophe et l’importance de ses visions.

 

 

Paroles de spectateurs

 

René Cormier, Directeur artistique festival Zones théâtrales 

Cher Denis,

Je tiens à vous remercier sincèrement pour le magnifique spectacle et je m’excuse de ne pas avoir communiqué avec vous plus tôt pour vous transmettre mes remerciements. Avant la représentation, j’étais curieux de voir comment votre texte allait s’incarner sur scène, or ce questionnement a très vite disparu car j’ai été capté dès le début par la force de votre interprétation et la poésie qui se dégageait de la proposition scénographique. Je vous remercie encore une fois de m’avoir invité et il me fera plaisir de suivre votre démarche artistique très inspirante.

 

Josée – 28 février 22:38

Bonsoir Denis,

Je rentre tout juste de tes Hivers de grâce. Merci pour ce travail d’orfèvre, pour nous livrer si bien cette parole nécessaire et combien pertinente encore. Un moment précieux de ma saison. Je vous souhaite une salle pleine, tous les soirs. Josée

Si vous voulez comprendre un ami, apprenez à lire à travers une matière plus opaque et épaisse que la corne. Si vous pouvez comprendre un ami, tous les langages vous deviendront faciles.

LES HIVERS DE GRÂCE DE HENRY DAVID THOREAU

texte et mise en scène                                        Denis Lavalou

conseillère dramaturgique et direction du jeu     Marie-Josée Gauthier

assistante à la mise en scène et régie               Camille Robillard

 

avec

Jean-François Blanchard

Denis Lavalou

Marcel Pomerlo

 

 

création et réalisation images                      Frédéric Saint-Hilaire

scénographie et accessoires                       Cédric Lord                       

lumières                                                       Stéphane Ménigot

trame sonore                                                Éric Forget

costumes                                                      Anne-Séguin Poirier

direction de production                                 Benoît Brodeur

 

 

PRODUCTION THÉÂTRE COMPLICE

avec le soutien du Conseil des Arts et des Lettres du Québec, du Conseil des Arts du Canada et du Conseil des Arts de Montréal

Résidence de création et codiffusion USINE C

 

Cet homme, d’une modernité déconcertante, est parmi les premiers à avoir compris que le principal prédateur que comptait la nature était l’être humain lui-même.

LES HIVERS DE GRÂCE DE HENRY DAVID THOREAU

Cet homme, d’une modernité déconcertante, est parmi les premiers à avoir compris que le principal prédateur que comptait la nature était l’être humain lui-même.

LES HIVERS DE GRÂCE DE HENRY DAVID THOREAU

Thoreau puis David puis Henry

Ils organisent la maison

THOREAU, parlant tout seul d’un ton bourru et contrarié – Mais quand vont-il comprendre ? Jusqu’au bureau de poste ce matin:
« Dites donc, vous êtes nombreux dans votre Société?
– Oui, assez.»
Je ne sais même pas de quoi on parle.
– «Alcott est avec vous, hein ? Et Emerson aussi, Channing, et Margarett Fuller…
– Ah, vous parlez des gens qui se promènent ensemble?
– Ouais, c'est ça que j'appelle votre Société. Vous allez tous dans les bois, non?
– Oui. Est-ce que, par hasard, on vous vole votre bois?
– Oh, non, non non, c'est pas ça qui m'inquiète. Je crois que vous êtes des gens très forts et qui valez tout autant que les autres.»
Des gens très forts…
Et Sanborn, qui demande au propriétaire de sa pension combien il y a de sociétés religieuses à Concord. «Ben, il y en a trois: les Unitariens, les Orthodoxes, et… et la Société de l'Étang de Walden». Pfff! Quel précieux messager!

DAVID, apparaît  – Le secrétaire de l'Association pour l'Avancement des Sciences, aussi. (Ils se regardent fixement sans parler, puis David reprend) Je le croise. Il me demande quelle est la science qui m’intéresse le plus ?

THOREAU – Qu’est ce que je peux bien lui répondre?

DAVID – Je suis un mystique, un transcendantaliste, et un philosophe de la Nature par-dessus le marché. J'aurais dû lui dire tout de suite que je suis un transcendantaliste, manière la plus rapide de lui signifier qu'il ne comprendrait rien à mes explications.

THOREAU, lâchant David du regard – Pas marié. Je ne sais pas si ce que je pratique est une profession, un métier ou quoi. Ça ne s’enseigne pas jusqu'à présent et, dans tous les cas, cela se pratique avant d'être appris. C'est moi seul qui commercialise. Pas un métier, mais légions. Quelques-unes des têtes du monstre : je suis maître d'école, précepteur,

DAVID – géomètre-jardinier, cultivateur, peintre…

THOREAU – … en bâtiments, menuisier, maçon, homme de peine, fabricant de crayons, de papier de verre, écrivain et rimailleur à mes heures.

DAVID – Je cherche le moyen de vivre en m’abstenant de ce que le monde appelle emploi ou travail, plaisant ou non.

THOREAU – Merci de ne pas me considérer comme un pauvre type auquel on fait l'aumône.

Ils ont à peu près achevé leur installation.

DAVID – Le temps est la rivière où je m'en vais pêcher. Je bois son eau, je vois le fond et vois comme il est peu profond. Son faible courant entraîne toutes choses, mais l'éternité, elle, demeure. J'aimerais boire plus profond; pêcher dans le ciel, dont le fond caillouteux est parsemé d'étoiles. Je ne suis pas capable de compter jusqu'à un, je ne connais pas la première lettre de l'alphabet, j'ai toujours regretté de ne pas être aussi sage que le jour de ma naissance. Pourtant, mon instinct me dit que ma tête est un organe destiné à creuser des terriers. Je vais creuser sous ces collines. Je crois que la veine la plus riche se trouve quelque part par ici.

Henry arrive de l’extérieur, frigorifié mais enthousiaste

HENRY – Toutes les branches, tous les rameaux ce matin sont recouverts d'une étincelante armure de givre, d’un épais feuillage de glace semblable, feuille pour feuille, à leur parure d’été. Même les herbes, dans les champs découverts, portent d'innombrables pendants de diamants qui tintent joyeusement quand le pied du promeneur les effleure. Un naufrage de bijoux, une débâcle de pierreries.

Il prend une bouilloire pour se faire chauffer de l’eau

On dirait qu’une des strates supérieures de le terre a été soulevée pendant la nuit pour exposer au grand jour une couche de cristaux sans tache. À chaque pas le spectacle change. Selon que la tête s'incline à droite ou à gauche, l'opale, le saphir, l'émeraude, le jaspe, le béryl, la topaze, le rubis…

DAVID – La beauté toujours, partout où il y a une âme pour admirer.

THOREAU – Si je la cherche ailleurs parce que je ne la trouve pas chez moi, ma recherche restera stérile.

HENRY – Je crois que je pourrais écrire un poème que j'intitulerais «Concord».  Comme chapitres, j'aurais : la Rivière, les Bois, les Étangs, les Collines, les Champs, les Marais et les Prairies, les Rues, les Édifices, et les Villageois. Et puis le Matin, le Midi et le Soir, le Printemps, l'Été, l'Automne et l'Hiver, la Nuit, l'Été Indien, et les Montagnes à l'Horizon. (Soudain) Restons hors les murs et aucun mal ne pourra nous atteindre – le danger est que nous soyons emmuré avec lui.
 

Cet homme, d’une modernité déconcertante, est parmi les premiers à avoir compris que le principal prédateur que comptait la nature était l’être humain lui-même.

Les hivers de grâce de Henry David Thoreau

Henry David Thoreau est un auteur majeur de la littérature américaine. À travers le mouvement Transcendantaliste, dont la figure de proue était Ralf Waldo Emerson, il a littéralement émancipé la jeune Amérique de son tuteurat intellectuel anglais. Thoreau est avant tout connu pour son récit Walden ou la vie dans les bois, où il évoque les deux ans où il a vécu dans une cabane au bord de l’étang de Walden Pond, non loin de la petite ville de Concord, dans le Massachussetts, mais il est à la source de bien d’autres idées qui hantent notre XXIe siècle. Tout premier militant écologiste, partisan de la simplicité volontaire, objecteur de conscience car il refusait la guerre colonialiste des Etats-Unis contre le Mexique et fervent abolitionniste, Thoreau est le premier à avoir mis en garde l’être humain face aux conséquences que la destruction des milieux naturels pourraient avoir sur sa propre survie.

Pour souligner le 150e anniversaire de sa disparition (6 mai 1862), une production qui a marqué les spectateurs : Les hivers de grâce de Henry David Thoreau, spectacle théâtral, visuel et musical faisant découvrir ou redécouvrir la parole, l’intelligence et la sensibilité de l’auteur américain. Sur scène, un personnage en trois personnes – trois frères de théâtre – Jean-François Blanchard, Denis Lavalou et Marcel Pomerlo. Des images signées Frédéric Saint-Hilaire. Cédric Lord a assuré la scénographie, Stéphane Ménigot les lumières, Éric Forget l’environnement sonore. Tous étaient déjà complices de notre précédente production, C’est ainsi mon amour que j’appris ma blessure. S’est ajoutée à cette équipe gagnante, Anne-Séguin Poirier, complice lors de la création de Moitié-Moitié, qui a signé les costumes du spectacle présenté à L’Usine C du 26 février au 16 mars 2013.

Pour voir des images du spectacle, cliquez sur le lien ci-dessus.

 

En partenariat avec la Maison de la Culture Rosemont-Petite Patrie, quatre lectures saisonnières dans le cadre des Mercredis Causeries d’Henry David Thoreau, ont permis de découvrir une douzaine d’autres textes de Henry David Thoreau. Une idée à reprendre…