Le Souffleur de Verre

Le Souffleur de verre

Marie Labrecque – Le Devoir – 23 janvier 2014

Saluons le travail accompli par Denis Lavalou sur la langue. Il a forgé un langage plutôt tronqué, réitératif, qui paraît se déglinguer vers la fin, alors que les personnages semblent incapables de phrases complètes. Une partition difficile, bien maîtrisée par la distribution. Patiemment, l’auteur a construit un univers cohérent qui trouve une incarnation réussie dans sa scénographie (plus que jamais, l’Espace Libre prend des allures de bunker), dans les costumes et l’environnement sonore.

Thomas Simonneau – Le Délit, journal francophone de l’Université McGill – 21 janvier 2014

La fluidité des répliques et la consonance des émotions des protagonistes dépeignent un organisme malade, un système social dépérissant et courant à sa propre perte. Sur le plan artistique, Denis Lavalou fait preuve d’un grand savoir-faire à plusieurs niveaux. La mise en scène est simple mais efficace. Les costumes et la musique plongent la salle dans une atmosphère totalement lugubre, laissant un public d’autant plus perplexe lorsqu’un silence glacial, terrifiant, se fait à la fin de la pièce. […] Sans être une oeuvre à portée strictement politique, Le Souffleur de verre mène tout de même à l’interrogation personnelle et collective. Loin d’être moralisatrice, elle nous confronte, nous, citoyens, aux enjeux sociaux de notre temps.

Lucie Renaud – Blog Le clavier bien tempéré – 18 janvier 2014

[…] il s’agit bien ici d’une partition, patiemment assemblée par Denis Lavalou, chaque personnage se voyant confier un motif, une articulation, une intention. Un soliste (soulignons ici les très belles performances de Jean-François Blanchard en Homme-Colère, Henri Chassé en père et Bernard Meney, qui s’est joint à la production, lors du décès malheureux de Denis Gravereaux il y a un mois, en patron) s’extrait parfois de la masse, s’enflamme pendant quelques pages, comme s’il chantait une aria. À d’autres moments, les douze voix s’élèvent, timbres complémentaires, certaines martellato, d’autres parlando. Le propos devient secondaire, on se laisse plutôt porter par les couleurs, comme si le grain d’une voix devenait ultime parcelle d’humanité. Chacun improvise à partir des notes qui lui ont été données, cellules de musique aléatoire qui se juxtaposent à l’habillage sonore suffocant d’Éric Forget, que l’on perçoit d’abord distinctement et qui finit par envahir la moindre interstice de notre inconscient.[…] Le texte a été fragmenté au scalpel, histoire de transmettre la perte de sens, la désintégration du langage. […] La pièce de Lavalou ne relève pas de la poétique, mais bien de la polémique, comme la pratiquait aussi Henry David Thoreau, son ami fidèle depuis l’adolescence.

Marie-Andrée Parent – lesdeliresdemarie.blogspot.com – 21 janvier 2014

Encore quelques jours pour voir une production fascinante, une pièce atypique et par le fait même, magnifique! Une équipe de comédiens incroyables nous livrent une partition sans faute dans une langue qui se déconstruit constamment pour ces personnages de fin du monde.

Francine Grimaldi – ICI Radio-Canada – 18 janvier 2014

Il y a encore du bon théâtre que du bon théâtre toute la semaine. J’ai vu le souffleur de verre à Espace Libre, un texte de Denis Lavalou difficile à livrer parce qu’il est hachuré, démultiplié, écrit comme une partition musicale pour 13 voix. […] La mise en scène par leur auteur Denis Lavalou est vraiment très réussie, c’est vraiment triste à voir mais bien joué.

Aurélie Olivier – Revue JEU – 20 janvier 2014

Avec un indéniable talent d’écriture (malgré certaines longueurs), Denis Lavalou nous dépeint un monde caractérisé par la peur de l’étranger, l’absence de valeurs humanistes, les radotages infinis sur les sujets les plus triviaux, l’ignorance volontaire des questions essentielles… Un monde qui n’est pas beau à voir mais qui finalement ressemble beaucoup au nôtre. On reste habité longtemps par l’atmosphère de fin du monde qui se dégage de la scénographie  de l’accoutrement crasseux des personnages, de leurs regard fixes et de leurs visages sans joie – l’unique moment de rire de la pièce prend d’autant plus de relief.

David Lefèbvre – Montheatre.com

Partition est le mot juste : l’intérêt premier de ce Souffleur de verre  se trouve dans la musicalité du jeu de chaque acteur, articulant avec soin et posant la voix pour imposer une sonorité bien précise ; la compréhension du récit passe ainsi davantage par le son que par la signification littéraire de ce son. [..] À mi-chemin entre les univers de Beckett et de Ionesco, Le souffleur de verre se veut parfois drôle, parfois absurde, mais souvent fascinant. Les échanges sont vifs, souvent composés d’un seul mot ; la parole est tout aussi vivante que morte. Les longs silences prennent leur juste place ; on peut alors entendre un grondement perpétuel de fin du monde, accompagné du mauvais fonctionnement des lampes éclairant l’endroit, qui s’allument et s’éteignent. Les comédiens, d’une concentration exceptionnelle, manient tous et toutes la langue hachurée, violente, banale, philosophique ou poétique de Lavalou avec une dextérité et une virtuosité remarquable.

Marie Labrecque – Le Devoir – 23 janvier 2014 Saluons le travail accompli par Denis Lavalou sur la langue. Il a forgé un langage plutôt tronqué, réitératif, qui paraît se déglinguer vers la fin, alors que les personnages semblent incapables de phrases complètes. Une partition difficile, bien maîtrisée par la distribution. Patiemment, l’auteur a construit […]

Le Souffleur de Verre

Texte et mise en scène                              Denis Lavalou
Assistance à la mise en scène et régie     Audrey Lamontagne

Avec par ordre alphabétique
    
    l’Homme Colère                 Jean-François Blanchard
    La Savante                         Léa-Marie Cantin
    le Père                               Henri Chassé
    le Fils                                 Olivier Courtois
    la Sourde                           Jasmine Dubé
    la Commère                       Marie-Josée Gauthier
    le Patron                            Denis Gravereaux
    Jeanne                               Nicole-Sylvie Lagarde
    Le Voisin                            Claude Lemieux
    la Voisine                           Monique Mercure
    le Chauffeur                       Vincent Magnat
    la Fille                                Janie Pelletier
    l’Étranger                           Marcel Pomerlo

Scénographie                        Denis Lavalou
                                               avec la collaboration de Francis Laporte    
Soutien dramaturgique          Marie-Josée Gauthier
Costumes                              Marianne Thériault
Lumières                                Stéphane Ménigot
Environnement sonore          Éric Forget
Maquillages, coiffures            Angelo Barsetti
Assistante au mouvement     Nicole-Sylvie Lagarde

Direction technique                Francis Laporte
Relations de presse               Monique Bérubé
Graphisme communications  Baillat Cardell & Fils

Production Théâtre Complice en codiffusion avec Espace Libre

Texte et mise en scène                              Denis Lavalou Assistance à la mise en scène et régie     Audrey Lamontagne Avec par ordre alphabétique          l’Homme Colère                 Jean-François Blanchard     La Savante                         Léa-Marie Cantin     le Père                   […]

Je ne veux pas raconter d’histoire mais travailler à tuer toute histoire dans l’œuf. Trop d’histoire nuit à l’évidence, parasite le raisonnement. Il ne faut plus se raconter d’histoire, il faut voir la vérité en face : ne plus savoir retenir c’est se condamner à mort en images, en musique et en mots.

Le Souffleur de Verre

LE PATRON
L’année dernière, tu dis.

JEANNE
Qui dit ça?

LE PATRON
Toi, tu viens de le dire.

JEANNE
J’ai pas dit l’année dernière.

LE PATRON
Mais si, Jeanne, tu as dit, rapidement mais très distinctement, tu as dit «l’année dernière». «L’année dernière», t’as dit. Tu as dit qu’il a dit qu’il l’a vu, lui, le dernier, quand il est parti Parker sur la route du Nord «l’année dernière». Mais le Mongol n’était pas né.

JEANNE
Alors c’était l’année dernière?

LA SOURDE
Un mongol? l’année dernière? Négatif, je le saurais. J’enregistre, je vous le rappelle. «Inscription des phénomènes» que ça s’appelle. Depuis des lustres – des jours des mois des siècles des années, je sais. J’entends peut-être plus mais je sais tout quand même.

LA VOISINE
Mais qui est né l’année dernière? Personne n’est né l’année dernière, mon dernier né a presque six ans.

LA FILLE
Son dernier né?

LE PATRON, à La Fille
Laisse tomber. (À Jeanne) Jeanne, tu as dit l’année dernière, c’était l’année dernière qu’il est parti Parker? Tu le sais, tu le sais, toi, quand il est parti Parker ?

LA SOURDE, rectifiant
Parkeur.

JEANNE
Ma fille?

LE PATRON
Non, pas ta fille, on ne te parle pas de ta fille. Lâche-la ta fille, elle est morte depuis des lustres.

LA SOURDE
Des jours des mois des si…

LE PATRON
On parle de leur voisin, Parker. La Voisine prétend…

LA SOURDE
Des années.

LA VOISINE, l’interrompant
Voilà, ça recommence, je prétends, moi, je prétends. Je ne prétends pas, non. Je l’ai déjà dit, je ne prétends pas. Rien. Prétendre! Eh quoi encore? Quoi que ce soit. Qui prétend quoi ici? Qui peut prétendre? Oser prétendre.

LA COMMÈRE
Mais TOI.

LA VOISINE
Moi?

LA COMMÈRE
Oui toi, après lui, c’est bien ça que tu dis, non?

LA VOISINE
Jamais dit ça. Moi? Je n’ai pas dit l’année dernière que Parker était parti sur la route du Nord. Non. Rien dit de ça. (Au Voisin) N’est-ce pas? (Parlant de Jeanne) C’est elle.

Jeanne s’évanouit.

LE PATRON
Merde.

[…]

LE CHAUFFEUR, à la Voisine, puis à tous
Je sais. Voilà. Je sais. Ne t’en fais pas, c’est moi. Qui ? Quand ? Je sais. Tout. C’est acquis. Lui, non ? pas grave. N’en parlons plus. On n’en parle plus, hein ? On n’a qu’à plus en parler. Je m’excuse, je n’aurais pas dû… relancer le débat… inutile. Je sais et c’est réglé, ce sera réglé, une bonne fois…

JEANNE, l’interrompant
Non, pas réglé, pas réglé, c’est pas réglé, rien n’est réglé, je veux la retrouver. L’année dernière, je n’y crois pas. Trop longtemps que j’attends. Elle n’est pas morte, c’est pas vrai, c’est le Souffleur qui l’a volée pour transplanter son cœur à son enfant malade. C’est ça qui s’est passé et que vous ne voulez pas me dire.

LA SAVANTE
Non, Jeanne, ce n’est pas ça.

LE PATRON, à Jeanne
Arrête maintenant, tu dis n’importe quoi.

LA VOISINE, au Voisin
Oui, je t’en prie, arrête. Trouve. Retrouve. Que cela cesse, Dis. Dis-le, nom d’un chien mort. Tu le sais, n’est-ce pas ? dis-le. Je ne me sens pas bien. Ça tourne, tourne…

[…]

L’ÉTRANGER
Dites-moi, la maison…

JEANNE, perdue
Pardon?

LE FILS
Quelle maison?

LE PATRON
Laisse.

LE PÈRE
laisse-le.

LE FIL
Quelle maison?

L’ÉTRANGER
La maison là-bas, à la sortie du village.

LE PATRON
Vers le Nord?

L’ÉTRANGER
Je ne sais pas, possible, mais la maison, là, comme un visage, singulière, sur le bord de la route, la dernière, vous savez?

Temps

Pas de réaction

Oui, ils savent

L’ÉTRANGER
Des yeux, deux, à l’étage, les fenêtres. Dessus l’entrée, un auvent, comme un nez, large, épaté, presque… africain. En bas, la porte ouverte, grande bouche d’ombre. Je suis rentré, mais… Les pierres d’angles, foncées – pierres de lave sans doute, du basalte, il doit y avoir eu une activité volcanique dans le temps – comme de longs cheveux raides tombant de part et d’autre. Le toit rouge, frange bien droite. Un drôle de masque. Vous savez?

LA COMMÈRE
Qu’est-ce qu’il raconte?

LE CHAUFFEUR
Je comprends rien.

LE PÈRE
Une autre langue, peut-être.

LA SOURDE
C’est lui?

JEANNE, vivement émue crie
AH !

LA VOISINE
Jeanne, tu remets pas ça, hein?

JEANNE
Non, non, pardon, pardon, excusez-moi.

LA SOURDE, insistant
C’est lui?

JEANNE
Qui Lui?

L’ÉTRANGER
Large.

LA SOURDE
Le Souffleur de verre?

JEANNE
Ah?

LA SOURDE
Te demande.

JEANNE
Le Souffleur de Verre? Tu crois?

L’ÉTRANGER
Ouverte.

LA SOURDE
Je ne sais pas.

JEANNE
Ah?

LA SAVANTE
Mais non.

LA FILLE
Pas lui.

LA COMMÈRE
Pas du tout.

LA VOISINE
Non. Rien à voir.

LA COMMÈRE, à la Sourde
Dis plus rien, toi, parce que…

LA SOURDE
Je te demandais.

L’ÉTRANGER
Souriante.

LA VOISINE, pour confirmer que ce n’est pas Le Souffleur
La langue, pas la même.

JEANNE, à la Sourde
Mais je ne sais pas.

[…]

JEANNE, à l’Étranger
Et vous alliez où comme ça?

L’ÉTRANGER
Je ne sais pas.

JEANNE
Vous cherchez vous aussi?

L’ÉTRANGER
Oui.

JEANNE
Avez-vous des nouvelles?

L’ÉTRANGER
Pardon?

JEANNE
Des nouvelles.

L’ÉTRANGER
Quoi? De quoi? Que voulez-vous entendre?

JEANNE
Une bonne nouvelle, une seule, une bonne nouvelle du monde.

L’ÉTRANGER
Non.

JEANNE
Une seule.

L’ÉTRANGER
Non.

JEANNE
Une.

L’ÉTRANGER
Non.

Temps

JEANNE
Rien ne change.

L’ÉTRANGER
Tout a changé, basculé.

Temps

JEANNE
Dommage.

L’ÉTRANGER
Oui, dommage. (Après un long temps) Tout n’est peut-être pas perdu.

JEANNE
Vous croyez?

L’ÉTRANGER
Je ne sais pas.

LE PATRON, bas au Chauffeur
Qu’il foute le camp.

[…]

LA SAVANTE, à l’Étranger au loin
À lui maison!
Cette maison!
La maison!
Bord la route!
À lui!
Sûrement son sourire franc!
Personne d’autre!
À lui!
Certainement!
Lui!
Était dedans!

L’HOMME COLÈRE
Tais-toi. Arrête.

LA COMMÈRE
Demandez!

LA VOISINE
Demandait quoi déjà?

LE FILS
La vérité.

LE PÈRE, regardant toujours dans la direction de l’Étranger
Mort, voilà.

LA SOURDE
La lune.

LA COMMÈRE
Le fils est mort.

LE FILS
Mort?

LA VOISINE
Mort.

Je ne veux pas raconter d’histoire mais travailler à tuer toute histoire dans l’œuf. Trop d’histoire nuit à l’évidence, parasite le raisonnement. Il ne faut plus se raconter d’histoire, il faut voir la vérité en face : ne plus savoir retenir c’est se condamner à mort en images, en musique et en mots.

Le Souffleur de Verre

Direction du laboratoire
Denis Lavalou

Assisté par
Sabrina Gilbert

Conseiller dramaturgique
Alain Jean

Distribution laboratoire de création, phase I

le Patron Denis Gravereaux
la Serveuse* Janie Pelletier
le Chauffeur Vincent Magnat
Le Voisin Claude Lemieux
la Voisine Élisabeth Chouvalidzé
le Père Daniel Gadouas
le Fils Cédric Dorier
la Sourde Chantal Dumoulin
la Commère Marie-Josée Gauthier
Jeanne Valérie Le Mair
l’Homme Colère Luc Morissette
La Femme Calme Ginette Mori
l’Étranger Marcel Pomerlo

* À la suite de ce premier laboratoire, la serveuse est devenue La Fille

Distribution laboratoire de création, phase II

le Patron Denis Gravereaux
la Fille Sharon Ibgui
le Chauffeur Vincent Magnat
Le Voisin Claude Lemieux
la Voisine Béatrice Picard
le Père Daniel Gadouas
le Fils Mathieu Handfield
la Sourde Marie-Louise Leblanc
la Commère Marie-Josée Gauthier
Jeanne Estelle Clareton
l’Homme Colère Richard Thériault
La Femme Calme* Ginette Mori
l’Étranger Marcel Pomerlo

* À la suite de ce second laboratoire de création, La Femme Calme est devenue La Savante.

*

L’auteur du Souffleur de verre a bénéficié, pour l’élaboration de la présente version de son texte,

  • d’une bourse en recherche et création accordée au Théâtre Complice par le Conseil des Arts du Canada
  • de deux résidences de création offertes par l’Usine C, à Montréal, en novembre 2007 et septembre 2008
  • du soutien artistique et financier du Centre des Auteurs Dramatiques
  • du soutien artistique, logistique et financier du THÉÂTRE COMPLICE

Je ne veux pas raconter d’histoire mais travailler à tuer toute histoire dans l’œuf. Trop d’histoire nuit à l’évidence, parasite le raisonnement. Il ne faut plus se raconter d’histoire, il faut voir la vérité en face : ne plus savoir retenir c’est se condamner à mort en images, en musique et en mots.