Le souffleur de verre 2

Le Souffleur de verre

Michelle Chanonat, revue JEU déc. 2014

Le Souffleur de verre figure parmi les cinq meilleurs spectacles de l’année 2014 du palmarès critique de la revue JEU.

Marie Labrecque – Le Devoir – 23 janvier 2014

Saluons le travail accompli par Denis Lavalou sur la langue. Il a forgé un langage plutôt tronqué, réitératif, qui paraît se déglinguer vers la fin, alors que les personnages semblent incapables de phrases complètes. Une partition difficile, bien maîtrisée par la distribution. Patiemment, l’auteur a construit un univers cohérent qui trouve une incarnation réussie dans sa scénographie (plus que jamais, l’Espace Libre prend des allures de bunker), dans les costumes et l’environnement sonore.

Thomas Simonneau – Le Délit, journal francophone de l’Université McGill – 21 janvier 2014

La fluidité des répliques et la consonance des émotions des protagonistes dépeignent un organisme malade, un système social dépérissant et courant à sa propre perte. Sur le plan artistique, Denis Lavalou fait preuve d’un grand savoir-faire à plusieurs niveaux. La mise en scène est simple mais efficace. Les costumes et la musique plongent la salle dans une atmosphère totalement lugubre, laissant un public d’autant plus perplexe lorsqu’un silence glacial, terrifiant, se fait à la fin de la pièce. […] Sans être une oeuvre à portée strictement politique, Le Souffleur de verre mène tout de même à l’interrogation personnelle et collective. Loin d’être moralisatrice, elle nous confronte, nous, citoyens, aux enjeux sociaux de notre temps.

Lucie Renaud – Blog Le clavier bien tempéré – 18 janvier 2014

[…] il s’agit bien ici d’une partition, patiemment assemblée par Denis Lavalou, chaque personnage se voyant confier un motif, une articulation, une intention. Un soliste (soulignons ici les très belles performances de Jean-François Blanchard en Homme-Colère, Henri Chassé en père et Bernard Meney, qui s’est joint à la production, lors du décès malheureux de Denis Gravereaux il y a un mois, en patron) s’extrait parfois de la masse, s’enflamme pendant quelques pages, comme s’il chantait une aria. À d’autres moments, les douze voix s’élèvent, timbres complémentaires, certaines martellato, d’autres parlando. Le propos devient secondaire, on se laisse plutôt porter par les couleurs, comme si le grain d’une voix devenait ultime parcelle d’humanité. Chacun improvise à partir des notes qui lui ont été données, cellules de musique aléatoire qui se juxtaposent à l’habillage sonore suffocant d’Éric Forget, que l’on perçoit d’abord distinctement et qui finit par envahir la moindre interstice de notre inconscient.[…] Le texte a été fragmenté au scalpel, histoire de transmettre la perte de sens, la désintégration du langage. […] La pièce de Lavalou ne relève pas de la poétique, mais bien de la polémique, comme la pratiquait aussi Henry David Thoreau, son ami fidèle depuis l’adolescence.

Marie-Andrée Parent – lesdeliresdemarie.blogspot.com – 21 janvier 2014

Encore quelques jours pour voir une production fascinante, une pièce atypique et par le fait même, magnifique! Une équipe de comédiens incroyables nous livrent une partition sans faute dans une langue qui se déconstruit constamment pour ces personnages de fin du monde.

Francine Grimaldi – ICI Radio-Canada – 18 janvier 2014

Il y a encore du bon théâtre que du bon théâtre toute la semaine. J’ai vu le souffleur de verre à Espace Libre, un texte de Denis Lavalou difficile à livrer parce qu’il est hachuré, démultiplié, écrit comme une partition musicale pour 13 voix. […] La mise en scène par leur auteur Denis Lavalou est vraiment très réussie, c’est vraiment triste à voir mais bien joué.

Aurélie Olivier – Revue JEU – 20 janvier 2014

Avec un indéniable talent d’écriture (malgré certaines longueurs), Denis Lavalou nous dépeint un monde caractérisé par la peur de l’étranger, l’absence de valeurs humanistes, les radotages infinis sur les sujets les plus triviaux, l’ignorance volontaire des questions essentielles… Un monde qui n’est pas beau à voir mais qui finalement ressemble beaucoup au nôtre. On reste habité longtemps par l’atmosphère de fin du monde qui se dégage de la scénographie  de l’accoutrement crasseux des personnages, de leurs regard fixes et de leurs visages sans joie – l’unique moment de rire de la pièce prend d’autant plus de relief.

David Lefèbvre – Montheatre.com

Partition est le mot juste : l’intérêt premier de ce Souffleur de verre  se trouve dans la musicalité du jeu de chaque acteur, articulant avec soin et posant la voix pour imposer une sonorité bien précise ; la compréhension du récit passe ainsi davantage par le son que par la signification littéraire de ce son. [..] À mi-chemin entre les univers de Beckett et de Ionesco, Le souffleur de verre se veut parfois drôle, parfois absurde, mais souvent fascinant. Les échanges sont vifs, souvent composés d’un seul mot ; la parole est tout aussi vivante que morte. Les longs silences prennent leur juste place ; on peut alors entendre un grondement perpétuel de fin du monde, accompagné du mauvais fonctionnement des lampes éclairant l’endroit, qui s’allument et s’éteignent. Les comédiens, d’une concentration exceptionnelle, manient tous et toutes la langue hachurée, violente, banale, philosophique ou poétique de Lavalou avec une dextérité et une virtuosité remarquable.

Les comédiens, d’une concentration exceptionnelle, manient tous et toutes la langue hachurée, violente, banale, philosophique ou poétique de Lavalou avec une dextérité et une virtuosité remarquable.

Le Souffleur de verre

Le souffleur de verre

Texte et mise en scène                              Denis Lavalou
Assistance à la mise en scène et régie     Audrey Lamontagne

Avec par ordre alphabétique

l’Homme Colère                 Jean-François Blanchard
La Savante                         Léa-Marie Cantin
le Père                                Henri Chassé
le Fils                                 Olivier Courtois
la Sourde                           Jasmine Dubé
la Voisine                            Carmen Ferlan
la Commère                       Marie-Josée Gauthier
le Patron                            Bernard Meney
Jeanne                               Nicole-Sylvie Lagarde
Le Voisin                            Claude Lemieux
le Chauffeur                       Vincent Magnat
la Fille                               Janie Pelletier
l’Étranger                           Marcel Pomerlo

Scénographie                        Denis Lavalou
avec la collaboration de Francis Laporte
Soutien dramaturgique          Marie-Josée Gauthier
Costumes                              Marianne Thériault
Lumières                               Stéphane Ménigot
Environnement sonore          Éric Forget
Maquillages, coiffures           Angelo Barsetti
Assistante au mouvement    Nicole-Sylvie Lagarde

Direction technique                Francis Laporte
Relations de presse               Monique Bérubé
Graphisme communications  Baillat Cardell & Fils

Production Théâtre Complice en codiffusion avec Espace Libre

«On pourrait peut-être aller plus loin, mais aller plus loin sur rien c’est pas tentant.»

Le souffleur de verre

JEANNE        
Trente ans? Trois ans? Dix ans? Peut-être dix ans. La même année, peut-être, la même année, Parker, ma fille, l’année où l’eau a pris ma fille? C’était il y a dix ans. Non? N’est-ce pas?

LA VOISINE
On ne sait pas, Jeanne.

JEANNE, au Fils
Toi?

LE FILS
Je ne sais pas.

LE PATRON
Ils ne savent pas, Jeanne, n’insiste pas.

LA VOISINE
Il a oublié. Il oublie – ils oublient, tu comprends? Oublie, toi aussi.

LE CHAUFFEUR
Hier, avant-hier, dix ans, un siècle, on s’en fout.

LA SAVANTE
Oui, Jeanne, laisse. (À tous) Laissons, laissez. Laissez le temps, le calcul. Pas d’importance. Ce n’est pas viable – fiable, pardon. Ça n’a plus d’importance, maintenant. Vous savez. Tous les calculs, tous, faux, depuis des lustres, les perspectives, les prévisions, fausses, fausses de A à Z. Tout n’était que mensonges. Il n’y a rien de fiable. Vous savez tout de même.

JEANNE
Plus du tout? rien?

L’HOMME COLÈRE
Voilà, rien – plus – ne parlons plus.

LA COMMÈRE
C’est ça n’en parlons plus.

LA SAVANTE
Ne parlons pas des choses qui brûlent.

Ils font beaucoup d’effort pour se persuader que le consensus est possible et le statu quo honorable    

LE VOISIN
Il est parti Parker, voilà, parti.

LA COMMÈRE
De toute façon ils partent tous.
JEANNE
Je suis fatiguée.

LE CHAUFFEUR
C’est ce que je disais.

LE PATRON
Et tu avais raison de le dire.

LE VOISIN
Oui, parti.

LA COMMÈRE
On n’est pas près de le revoir, il ne reviendra plus, pas plus que tous les autres. Ici, on ne revient pas et c’est très bien comme ça.

LE PÈRE
Allons, n’en parlons plus.

LE CHAUFFEUR
Il y a proscription, euh… prescription.

LA COMMÈRE
Oui.

LE VOISIN
Prescription, voilà.

LE PATRON
Comme tous les autres.

L’HOMME COLÈRE
Partis.

LA SAVANTE
Oui.

LE FILS
Sur la Route du Nord.    

JEANNE
Mais la question alors, la laisser sans réponse?

 

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Le souffleur de verre

Écrite par Denis Lavalou, cette pièce chorale à 13 personnages dont l’écriture a été finalisée en  2008, est une espèce de fin du monde, le début de la fin d’une certaine idée de l’humain.

Au bout du bout de la terre, douze villageois se sont enfermés dans un endroit indéterminé – bunker ou magasin général – persuadés que l’extérieur, c’est la mort. Des siècles de propagande, de «déséducation», de guerre et de désinformation les ont rendus tellement inconscients qu’ils ne se rendent même plus compte de leur état de délabrement émotionnel et cérébral. Douze animaux paralysés de terreur qui ne savent même plus pourquoi et de quoi ils ont peur, ni les horreurs qu’ils ont perpétrés dans le passé. Ils se racontent toujours la même histoire, se posent toujours les mêmes questions : quand le dernier étranger résidant au village est-il parti et qui l’a vu pour la dernière fois. Un nouvelle étranger arrive. Il pose des questions – les mêmes. On se méfie, puis on l’accueille, mais le vieil atavisme du rejet ne sera pas long à s’imposer…

« Cette époque est marquée par la destruction. Les mots succombent à la loi commune. Il est lugubre de penser au sort dénaturé des mots, à l’effroyable déperdition de sens qu’ils ont subie. Privés de l’influx de forces qui les faisaient resplendir autrefois, ils ne sont plus que les fantômes d’eux-mêmes. Pourtant, les mots sont la dernière bouée de sauvetage de ce monde qui s’en va. Bafoués, usés, les mots ne le sont pas tant qu’ils gardent tout au fond d’eux-mêmes l’âme brillante de leur sens primitif. Dans un souffle parfois, elle émerge des ténèbres de la mémoire. »  L’aveu, Arthur Adamov (1938).

À LA MÉMOIRE DE DENIS GRAVEREAUX

 

En 2014, le Théâtre Complice fête en grand ses 20 ans : 13 comédiens sur scène et un texte diabolique signé Denis Lavalou.
Parmi les cinq meilleurs spectacles de l’année 2014 pour la revue de théâtre JEU.