Le Shaga & Yes, Peut-être

Le Shaga & Yes, Peut-être

Le Shaga

H : Qu’est-ce que vous avez ?
A, comme elle dirait la grippe : J’ai… la disparition de vie intérieure.
H, pas étonné : Ah oui ?
A : Oui. (Temps.) et vous ?
H : Le contraire. J’en ai trop. C’est hyper-hyper. Un vrai ballon. Ça me fait pencher. Et elle ?

B explique avec un geste : millimètre.

A, même geste que B : Ça ferme pas. C’est un peu à côté. Elle, elle dit un tout petit peu, un tout petit peu à côté, mais… enfin… (Brusquement.) Et l’oiseau ?
H : L’oiseau… c’était les mots qui s’étaient placés dans l’oiseau…
B : Allô, allô, c’est môa. Môa. Môa.
H : Oui… la nuit. Pendant qu’il dormait. […] Il y en avait qui prétendaient que cet oiseau ne disait rien, d’autres, qu’il disait autre chose que ce que j’entendais. Ma femme, par exemple, entendait : « Allô, allô, j’me noie » (Rires brefs de A et de B) mais… attendez… elle disait que c’était dans l’hypothèse où l’oiseau aurait parlé qu’il aurait dit : « Allô, allô, j’me noie » (Rires de A et de B), et non pas : « Allô, allô, c’est môa.» (Rires identiques.) Vous comprenez ?
B, elle comprends : Yumi popi.
A : Quelle aurait été la différence entre « Allô, allô, c’est môa » et « Allô, allô, j’me noie » ?

Déroute de H

H : Aucune, sauf que personne n’entendait « Allô, allô, c’est môa » sauf moi.
A : Je comprends mais je ne vois pas pourquoi je comprends. Je comprends ce que vous dites mais ce que vous voulez dire en disant ce que vous dites, ça je ne le comprends pas.

Déconfiture totale de H

H : Je parle d’un oiseau. Vous ne comprenez pas que je parle d’un oiseau ?
A : Et où allons-nous comme ça ?
H : Ça…
B : Oyo, oyo…

Yes, Peut-être

A : Allaient. Revenaient. S’installaient. Brûlaient.
Tuaient. Escaladaient… disaient ils défendaient la mère patrie.
B : La défendaient de quoi la mère ?
A : De la vieille peur.
B : Hala. De la vieille peur. Yes.
A : La vieille peur que ça change.
B : Yes. Puis ça a changé.
A : Encore Plus.
B : Encore plus, yes.

[…]

B, montre l’homme : Il faut recommencer ils disent.
A : Yes, c’était mal commencé.
B : Quoi ?
A, geste : Tout (Temps.) Le premier a mangé une chose qu’il aurait pas dû. Est tombé empoisonné, ils disent.
B, stupéfaite : O lala, vous dites quoi ? a mangé quoi ?
A : Le serpent ils disent. Lui a pourri le moral.
B : O lala. Pauvre personne. (Temps.) On trouve que c’est drôle. (Elle se croise les bras.) Vous entendez ? On trouve que c’est drôle.
A : Yes.

Silence

B, phrase apprise : Il faut recommencer maintenant ?
A : Yes.

 

 

*Éditions Gallimard

En créant quelques mois avant la révolution de mai 1968, des personnages coincés dans le cul de sac de leur individualisme forcené et des obsessions qu’il engendre, Duras nous livre à travers ces deux textes un ardent et joyeux plaidoyer contre la folie du monde.

Le Shaga & Yes, Peut-être

LE DEVOIR 25.09.2002, par Sophie Pouliot
Un trio qui fait mouche.
De réflexions cinglantes en jeux de mots habiles, les textes de Duras touchent inévitablement leur cible. Notons qu’ils sont bien servis par Estelle Clareton, Marie-Josée Gauthier et Denis Lavalou. Ils savent si bien entrer dans la peau de leurs personnages que le spectateur aura du mal à les reconnaître d’une pièce à l’autre. Ils sont justes et bien dirigés par Denis Lavalou qui, soit dit en passant, possède un faciès particulièrement adapté au registre comique. Le Théâtre Complice livre donc un spectacle bien réussi.

LA PRESSE 01.10.2002, par Ève Dumas
Le Théâtre Complice nous fait découvrir une Duras fantaisiste, légère, de plain-pied avec le climat d’anticonformisme qui régnait à l’époque. […] L’Absurde, le vrai, et non tous ces ersatz que l’on voit apparaître chez tous ces auteurs qui ne maîtrisent pas le genre, n’a pas pris une ride. Il sait encore traduire notre incapacité de communiquer, de se comprendre, de trouver satisfaction dans un monde en perte de sens. […] La mise en scène comme l’interprétation sont réussies. Les trois comédiens portent le texte dans le corps, possédés. Comme ils ont tous tâté de la danse, le résultat est fluide et incarné.

Chaîne Culturelle de RADIO-Canada
Émission AUX ARTS ETCETERA 25.09.2002, par André Ducharme
André Ducharme – J’avais beaucoup aimé en 1996, Dialogue avec un brillant partenaire, des textes de Jean Tardieu, qui m’avaient permis d’ailleurs de découvrir le jeu de Denis Lavalou, et en l’an 2000, le Théâtre Complice a produit deux courtes pièces de Marie-Line Laplante, L’Homme Assis et Comme des chaises, où ça m’a permis de retrouver encore une fois Denis Lavalou et d’être renversé totalement par la présence extraordinaire de Marie-Josée Gauthier (…)

Dans ces deux inédits de Duras, l’interprétation est magnifique. Les comédiens sont épatants. D’abord, ils nous font entendre sous chaque mot la musique, la fameuse petite musique de Marguerite Duras, on l’entend sous chaque mot. Je vais encore parler de Marie-Josée Gauthier, elle est hallucinante dans Le Shaga dans une toute petite scène où elle raconte à une vitesse folle l’étranglement par une arête de rouget dans le gosier d’un homme, c’est vraiment à se rouler par terre. […] Il faut se laisser porter par le climat, par la musique, par le rythme aussi de ces deux pièces, mises en scène de façon assez efficace par Denis Lavalou qui passe du mouvement à l’immobilisme, suivant par cela les rythmes de la langue de Duras.
Johanne Despins – Décidément, on va suivre le travail du Théâtre Complice, avec toute cette évolution aussi qui semble être évidente de production en production.
André Ducharme  – Ils nous font découvrir des auteurs qu’on n’entend pas beaucoup à Montréal.

Commentaire de JACQUES ROSSI, metteur en scène
Il y a, de l’écriture textuelle à l’écriture scénique, plein de correspondances qui se répondent sans jamais tomber dans l’illustration. Cette mise en scène légère (au sens où elle ne cherche ni à appuyer ni à dramatiser à outrance), souple et fine montre à l’évidence que son auteur sait circonscrire une œuvre et tenir une ligne directrice sans s’enfermer dans une direction trop rigide. Car ça respire sur le plateau, ça vit, au sens organique du terme.

Commentaire de ROLAND LAROCHE, comédien et metteur en scène
Une excellente distribution. Une direction d’acteur qui exige des comédiens une totale cohérence dans le comportement comme dans l’énoncé de ce texte qui aurait pu nous perdre. La vérité toujours présente chez chacun. La poésie que chacun véhicule, cette qualité d’étonnement sans cesse renouvelé, tout dans l’interprétation contribue à soutenir notre intérêt tout comme à vouloir connaître où tout ça va nous mener.

En créant quelques mois avant la révolution de mai 1968, des personnages coincés dans le cul de sac de leur individualisme forcené et des obsessions qu’il engendre, Duras nous livre à travers ces deux textes un ardent et joyeux plaidoyer contre la folie du monde.

Le Shaga & Yes, Peut-être

Équipe de création

Mise en scène et scénographie : Denis Lavalou

Avec
Estelle Clareton
Marie-Josée Gauthier
Denis Lavalou

Conseillère au jeu et présentatrice de soirée : Marie Louise-Leblanc

Lumière : Stéphane Ménigot
Trame sonore : Jean-Pierre Côté
Costumes et accessoires : Nadia Bellefeuille
Construction décors : Paul Livernois
Maquillages, coiffures : Joëlle Boucher
Régie : François Girouard

Direction de production : Martine Perrin
Communications : Monique Bérubé
Création graphique : Marc-André Roy
Crédit photos : Robert Etcheverry

Texte : Éditions Gallimard, Paris. Marguerite Duras, théâtre II

Production THÉÂTRE COMPLICE

en codiffusion avec le Théâtre La Chapelle

Diffusion

– Théâtre La Chapelle (septembre 2002)
– Théâtre du Bic (février 2003)
– Maisons de la culture de Montréal (2003)

En créant quelques mois avant la révolution de mai 1968, des personnages coincés dans le cul de sac de leur individualisme forcené et des obsessions qu’il engendre, Duras nous livre à travers ces deux textes un ardent et joyeux plaidoyer contre la folie du monde.

Le Shaga & Yes, Peut-être

Le Shaga

Le Shaga & Yes, Peut-être

Résumés

Le Shaga, conte de la folie ordinaire où trois personnages archétypiques se livrent une lutte d’influence et de pouvoir dans la banalité de leur égocentrisme déjanté.

Yes, peut-être, conte de la folie planétaire où l’auteur nous propose une fiction autour de la destruction de la planète par «l’engeance à guerre» et de son improbable reconstruction.

Avec ce spectacle composé de deux rares comédies absurdes de Marguerite Duras, le Théâtre Complice, poursuivant sa mission exploratoire, ira à la rencontre inédite de l’humour, de l’imagination, de l’ironie et de l’humanité quasi visionnaire de cet auteur majeur du XXème siècle.

*

Plongés dans cette amnésie si caractéristique du théâtre de l’Absurde, bloqués dans un présent qui tourne en rond parce que le passé leur échappe et que le futur est à réinventer, questionnant malgré eux la liberté et ses contraintes, ces trois créatures hautement symboliques vivent dans l’éternelle jeunesse de leurs étonnements tout en dénonçant inconsciemment les pires travers humains.

Puisque qu’hier comme aujourd’hui, ils refusent toute remise en question de leur comportements, nous prévient Marguerite Duras, états et individus foncent tout droit dans le mur de l’auto-anéantissement. C’est ainsi qu’à la lumière des événements récents, l’art et l’histoire sont, une nouvelles fois, rejoints par l’actualité.

En créant quelques mois avant la révolution de mai 1968, des personnages coincés dans le cul de sac de leur individualisme forcené et des obsessions qu’il engendre, Duras nous livre à travers ces deux textes un ardent et joyeux plaidoyer contre la folie du monde.