Avant la tombée de la nuit

Avant la tombée de la nuit

Paroles de Juliette
Nourrice,
je ne puis t’expliquer,
même si je le veux et si je t’aime tant, nourrice.
La beauté que j’ai est si neuve.
Jamais ne l’ont vue ni homme ni femme.
Seulement lui
il y a une demi-heure.
Je m’aime moi-même. J’aime qu’il aime. C’est moi qu’il aime, nourrice.
Bien avant de me voir ou de me connaître, il me l’a dit,
et je te le dis.
Fermé dans ma main gauche
j’ai un cœur peint de sang frais.
J’aime jusqu’à l’attente. Elle sera courte.
Elle se termine à l’heure même où sonnera la cloche claire.

Alors, dans la paume de ma main ouverte j’aurai une fleur rouge.
Il me l’a dit et je te le dis.
La pluie a séché, qui inondait ma vie
avant que je connaisse et sa voix et ses pas.
Garde-moi de père et mère qui veulent me marier.
Je ne veux pas les revoir.
Ni aujourd’hui
ni plus jamais.

À présent ton regard s’attache au paysage.
Ton oreille cherche à retrouver mes pas.
Tu ne m’as ni vue ni entendue arriver de la nuit épaisse.
Tu as peur que je ne revienne plus.
C’est ça que j’aime, tu sais.
Je fais peur à qui j’aime, à force de tant aimer.
Nourrice, rassure ton amour.
Je suis là.
Et je te vois à nouveau grande et grosse à la lumière de la chandelle.
Je suis rentrée pour retourner aussitôt au plaisir d’où je viens.
Je ne suis ici que pour te raconter.
Jamais je n’avais senti le sol humide de la nuit sur ma peau que tu as
toujours lavée de tes soins de lait et de roses blêmes.
Je ramène à présent l’odeur des cistes.
Sens mes bras, nourrice
et ouvre les tiens pour recevoir mon retour tout entier
que je te donne jusqu’à moitié.
L’horloge de l’univers s’est mise à fonctionner.
Quelqu’un l’a remontée à mon insu.
Vois-tu la lune, nourrice, dans le champ de givre?
Je n’ai pas peur, tu sais.
N’éloigne pas de moi la nuit quand tu me regarderas.
Je suis aujourd’hui maîtresse de moi
et de ceux que je toucherai.
Je ne veux perdre la mémoire d’aucun geste.
Toi, tu dois m’aider.

 

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Avant la tombée de la nuit

Née à Lisbonne en 1946, fille d’un homme de lettres portugais, Eduarda Dionisio est une artiste totale : peintre, auteure, actrice et metteure en scène. Elle fonde sa compagnie de théâtre dans les années 80 puis, en 1994, le forum alternatif culturel Abril em maio (avril en mai). C’est en 1992 qu’elle imagine redonner la parole à quatre héroïnes classiques : Juliette, Antigone, Ines de Castro et Médée. Ces quatre magnifiques monologues de femmes s’adressant à elles-mêmes, mais aussi qui à sa nourrice, qui à son amoureux ou à son frère, proposent un regard très contemporain sur leurs propres histoires et replace le point de vue de ces histoires créées par des hommes du côté du ressenti des principales intéressées.

Sur la table, de nombreux projets de création. Des textes qui nous interpellent, des auteurs à faire découvrir ou redécouvrir, des personnages captivants d’humanité blessée. Réagissez à ces propositions !