Agonia Confutans

Agonia Confutans

PERTÈS
Oui, c’est terrible ; plus j’y pense, plus ça me semble terrible. Après tout, ce n’est peut-être pas si grave. Peut-être qu’un jour nous arriverons à tout savoir et que nous pourrons rire de notre peur. Comme au sortir d’un rêve ou de l’enfance.

CORPUS
Non, ce n’est pas un rêve. Si ça l’était, je ne serais pas là. Je suis là uniquement parce que je ne sais pas où je suis. Avant que ce jour n’arrive, moi je me tire, je t’assure. Le jour où nous saurons où nous sommes. Tu parles.

PERTÈS
Et si ce n’est pas si mauvais que ça en a l’air ?

CORPUS
C’est impossible. Ce ne serait pas juste, je ne me sens pas bien, j’ai une rechute ; tu ne comprends pas que je suis un malade ? Quel autre genre de conversation peux-tu m’offrir?

PERTÈS
Et si nous échangions nos rôles ?

CORPUS
Pas aujourd’hui ; un autre jour. Je suis complètement épuisé.

PERTÈS
Comment le sais-tu ?

CORPUS
Les gencives, comme d’habitude. Cette douleur à la racine des dents. Une douleur que tu ignores. Ce qui explique ta façon de vivre. Si un jour cette douleur se présente, Pertès, n’hésite pas.

PERTÈS
Je n’hésiterai pas une seconde. Si cette douleur apparaît, je me souviendrai qu’il y a des choses pour lesquelles je n’ai pas la moindre attirance.

CORPUS
Tu ne ressens pas d’affection pour tes dents ?

PERTÈS
Parfois, dans la douleur, elles trahissent. Je ne suis pas né pour souffrir, tu l’as toujours dit.

CORPUS
Ce que je ne comprends pas, c’est comment tu peux te souvenir de tant de choses. Tu as toujours un mot pour chaque situation, je ne comprends pas comment tu peux vivre ainsi, en te rappelant à chaque instant ce que tu aimes et ce que tu détestes. Ce à quoi tu es attaché et ce à quoi tu n’es pas attaché. Tu dois avoir une mémoire exceptionnelle. Moi, je serais incapable d’en faire autant, d’avoir tant de choses dans la tête. Quand quelque chose se présente, je dois penser longtemps avant de décider si ça me plaît ou non. J’ai horreur des faux pas. Et, en plus, une chose ne vient jamais seule, elle en entraîne plein d’autres ; je ne peux tout de même pas tout trancher du premier coup. D’ailleurs, les gens qui ont une mémoire exceptionnelle – comme toi – sont tous pareils : très décidés peu scrupuleux et pas très sensibles. Et en bonne santé, par-dessus le marché. Ils ne me plaisent pas.

 

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Agonia Confutans

Figure tout à fait à part des lettres espagnoles, Juan Benet, décédé en 1993, a mené sa vie durant une double carrière d’ingénieur des travaux publics et d’homme de lettres qui lui fait à la fois construire des ouvrages d’art (ponts et barrages) et tracer des voies nouvelles dans la narration romanesque. Dans Agonia Confutans, un de ses rares textes dramatiques à placer résolument du côté du théâtre de l’Absurde, deux hommes – frères, jumeaux, amis, amants, maître et valet, ou les deux visages d’une même personne, impossible de trancher –  après avoir tout essayé pour se comprendre et être heureux, décident d’intervertir leurs rôles pour tenter d’améliorer les choses – et ça ne change rien « ce n’est ni mieux ni pire». Cette partition vertigineuse pour deux hommes qui se questionnent sur l’essence du bonheur et de leur humanité est un des textes les plus stimulants que nous ayons découverts ces dernières années.

Sur la table, de nombreux projets de création. Des textes qui nous interpellent, des auteurs à faire découvrir ou redécouvrir, des personnages captivants d’humanité blessée. Réagissez à ces propositions !