Archive for août, 2010

Zoom in zoom out sur la ville +

MARTINE AUDET

AU DÉBUT
TOUT UN ROMAN
JE SUIS TÉMOIN
EN QUELQUE SORTE
PAR DERRIÈRE ELLE
ET JUSQU’AU MOINDRE ADJECTIF

À PEU PRÈS TOUT ET
LE CHIEN
SANS L’ATTRAPER
PAR LES BRANCHES
LES ARBRES DE NEIGE
AU BOUT DES LAISSES

DÉJÀ LE RÊVE
LES PRÉTENDUES PURETÉS
JE SECOUE LA NEIGE
DE MES VÊTEMENTS
LA VÉRITÉ MONTE
TRÈS HAUT

L’APPARENCE DU VENT
SAUF UN MANTEAU
POUR L’ESSENTIEL
EST SANS REPÈRE
JE MEURS D’UN SEUL COUP
SOUVENT TU M’ÉVEILLES

PATRICK LAFONTAINE

J’ai besoin du soir pour être heureux. Quand les bureaux de cartes de crédit sont fermés et qu’Hochelaga fume son joint. Dans les rues les autos roulent à 100, les enfants traînent, des télés jouent sur les balcons. Le night life dans ce qu’il a de plus night.

sur le trottoir
en face juste après
la ruelle se trouve
une pause
le temps de mettre ses gants
de serrer la sangle du parapluie
observer l’aveugle
marcher vers le couchant

d’autres fois elle
ne s’arrête pas
me laisse seul
immobile à la fenêtre

DANY BOUDREAULT

nous sommes caravane
nous n’arrêtons pas d’arriver
quand nous nous touchons
nous devenons des arbres fous
on se risque la plaie
il faut beaucoup de cheveux pour continuer la tête
on prend les bras après soi
on se prend la race autour
on se fonce dans l’un
on se chie dans l’autre
il faut que ça pue
de la laine très mouillée
quelque chose qui résonne sans avenir
une histoire sans slogan

JOËL POURBAIX

D’une bifurcation à l’autre, les ruelles avalent mes pas, m’obligent à être là. À être. Me voilà seul avec la fente du ciel.

J’entrevois un enfant niché à une fenêtre, des conversations égouttent leurs mots à l’abri du soleil, les habitants ne tissent aucun fil d’Ariane et n’entretiennent aucun monstre. Ils vivent.

Je mesure les lenteurs de la vie
dans les rues du monde
je traîne un désir
boiteux et trébuchant
voilà ce qui arrive
quand je cherche à lire l’avenir
mais chaque ville connaît
l’heure où le soleil rampe
chaque église dévoile
son lampion enfumé

chaque impasse bouge
de son pas de chat
chaque rire de l’enfant
inquiète mon silence

RENÉE GAGNON

Contour tracer
sur une carte une ligne
des lignes rouges bleues noires la mienne par-dessus épaisse
montre
définit plan horaire hors contretemps

me repère
dans périmètre à peu près ovale
pour connaître pour je me pointe dedans
me rappelle mes coordonnées mon sud mon nom mon sens de rue mon côté: est
me dessine femme allumette à l’intérieur
courage pour contour m’en donner sur la carte le corps comme lieu perdu
qui marche en

***
sur le coin de la rue
tourne la tête le cou l’épaule
tourne la tête le cou l’épaule
reste planté

Zoom in zoom out sur la ville +

Zoom in zoom out sur la ville +

Conception et réalisation
Linda Bonin et Denis Lavalou

avec les poètes
Martine Audet
Dany Boudreault
Renée Gagnon
Patrick Lafontaine
Joël Pourbaix

mise en lecture
Denis Lavalou

musicien
Martin Tétreault

montage des textes
Linda Bonin et Denis Lavalou

assistance à la mise en lecture et régie lumière
Sabrina Gilbert

direction technique et régie son
Simon L. Lachance

Micros
Jacques Piperni

Graphisme
Hugo Guerreiro

Crédit Photo
Renée Gagnon

Production THÉÂTRE COMPLICE
Avec le soutien de la Maison de la Culture HOMA

Diffusion

Maison de la culture HOMA
dans le cadre de la 9e Quinzaine de la poésie de Montréal

Tous les états du dire +

Cahiers de théâtre JEU 113, décembre 2004, par Christian Saint Pierre
Avec Nathalie Sarraute ou Tous les états du dire, Denis Lavalou orchestre son propre collage des écrits d’une figure incontournable des lettres françaises. (…) À la hauteur des raisonnements athlétiques de l’écrivaine à propos des stratagèmes de la langue française et des comportements des humains entre eux, les membres de la distribution font preuve d’une aisance certaine. Répondant aux exigences d’ordre rythmique, ils naviguent tout naturellement dans l’univers exigeant de celle qui consacra une grande partie de son œuvre à analyser ce qu’elle appelait les tropismes, ces mouvements instinctifs des individus les uns vers les autres. Nous savions que les observations de l’auteure d’origine russe témoignaient d’une rare lucidité, mais la lecture nous fait entendre un humour et une dérision que nous connaissions moins bien. Donnant toute la place à une parole vive et dynamique, aux résonances et aux fracas de la langue, Denis Lavalou a théâtralisé avec doigté une écriture que plusieurs considèrent à tort comme exclusivement littéraire.

Tous les états du dire +

Parce que quand j’écris, j’écoute. J’écoute chaque mot. Toujours. Et quand je lis, c’est pareil. Tout ce que je lis je l’entends, j’entends toujours les mots, je les entends toujours intérieurement, j’entends le rythme, j’entends les mots, d’ailleurs c’est comme ça quand je lis, je lis toujours en entendant le texte. Mais il faut que je sois immobile avec juste le texte, sans être distraite par quoi que ce soit.
Nathalie Sarraute

[…]

Vous allez voir, prenez patience. Ils viennent de loin, ils reviennent (comme on dit : «cela me revient») du début de ce siècle, d’une ville d’eau allemande. Mais en réalité ils viennent d’encore beaucoup plus loin… Mais ne nous hâtons pas, allons au plus près d’abord. Donc au début de ce siècle – en 1904, pour être plus exact – dans une chambre d’hôtel d’une ville d’eaux allemande s’est dressé sur son lit un homme mourant. Il était russe. Vous connaissez son nom : Tchekhov, Anton Tchekhov. C’était un écrivain de grande réputation, mais cela importe peu en l’occurrence, vous pouvez être certain qu’il n’a pas songé à nous laisser un mot célèbre en mourant. Non, pas lui, sûrement pas, ce n’était pas du tout son genre. Sa réputation n’a pas ici d’autre importance que celle d’avoir permis que ces mots ne se perdent pas, comme ils se seraient perdus s’ils avaient été prononcés par n’importe qui, un mourant quelconque.
L’usage de la parole

[…]

Ce ne sont là, vous le voyez, que quelques légers remous, quelques brèves ondulations captées parmi toutes celles, sans nombre, que ces mots produisent. Si certains d’entre vous trouvent ce jeu distrayant, ils peuvent – il y faut de la patience et du temps – s’amuser à en déceler d’autres. Ils pourront en tout cas être sûr de ne pas se tromper, tout ce qu’ils apercevront est bien là, en chacun de nous : des cercles qui vont s’élargissant quand lancés de si loin et avec une telle force tombent en nous et nous ébranlent de fond en comble ces mots : Ich sterbe.
L’usage de la parole

[…]

Commençons donc par imaginer… car il n’est guère possible de le faire pour de bon sans éveiller  la méfiance, sans faire naître le soupçon que «ça ne va pas dans notre tête», sans risquer de faire dire de nous que nous «ne tournons pas rond»…

Contentons-nous d’imaginer que nous posons à des gens, pris un peu au hasard, cette question: Vous serait-il possible, au cours d’une conversation, quand votre interlocuteur vous parle de quelque chose qui éveille chez vous un sentiment désagréable… mettons d’ennui… ou un malaise vague ou même précis… êtes-vous capable de l’interrompre en lui disant : «Ne me parlez pas de ça» ?
L’usage de la parole

[…]

F 2 – Ce silence… oui, c’était ce qui se nomme silence… un nom que ça n’a jamais porté ici, ça ne portait aucun nom… mais maintenant que ça revient, une forme qui se dessine vaguement… c’est sous ce nom quelle se présente : Silence… Un disparu presque oublié revenant chez lui de pays lointains, montrant la pièce d’identité qui lui a été délivrée là-bas, à l’étranger, indiquant son nom : Silence.

H 1 – Silence… Quel autre nom pouvait être donné à cette absence de toute parole échangée entre deux personnes seules en présence, que pouvait-on dire quand on les observait sinon qu’«elles gardent le silence». Et il faut reconnaître que de toutes les sortes si nombreuses, si différentes de silence… on n’en finirait jamais de chercher à les retrouver… cette sorte-là est une de celles qui ont assez mauvaise réputation.

Quand les deux personnes qui se taisent ont l’air de se connaître de tout près et depuis longtemps et qu’entre elles ce silence se prolonge, il communique souvent à ceux qui au-dehors s’y arrêtent, qui s’y attardent, une sensation d’éloignement, de lassitude, d’ennui, de «solitude à deux» dont on sait qu’elle peut être encore plus pénible que l’autre…
Ici

[…]

Je… je sortais tous les matins pour aller dans un café, pas loin d’ici. D’abord, j’aimais sortir de chez moi, avec mon cartable, comme une écolière, ensuite, mon mari était avocat et recevait le matin, alors il y avait la sonnette, etc. Même si je m’écartais, j’entendais sonner, je me demandais ce que c’était. Tandis que dans un café, j’étais loin, comme en voyage, tout à fait seule, et puis il y avait un bruit de fond rassurant et je savais que personne ne viendrait me déranger. J’aimais bien, et puis j’aimais sortir de chez moi le matin, alors j’écrivais toujours dans un café.
Nathalie Sarraute

[…]

Non, pas eux, pas ces mots-là, qu’ils restent où ils sont, à l’abri, bien protégés. Même le désir si naturel, si habituel de faire partager à d’autres, de contempler avec eux de pareils trésors ne pourra inciter à les exhiber… tout regard, même appréciateur, admiratif posé sur eux, tout attouchement si délicat, respectueux et chargé de dévotion qu’il soit, serait insupportable, une intolérable intrusion, une profanation.
Ici

 

 

*Éditions Gallimard

Tous les états du dire +

montage des textes et mise en lecture
Denis Lavalou

avec
Christian Bégin
Françoise Faucher
Marie-Josée Gauthier
Denis Lavalou
Marie-Louise Leblanc
et
la voix de Nathalie Sarraute

Régie Marie-Claude Boilard
Montage sonore Denis Lavalou
Musique Thomas Newman B.O. American beauty

Extraits du CD : Lecture, par Nathalie Sarraute Éd. Gallimard, coll. À voix haute

Coproduction Théâtre Complice et Festival de Trois

Diffusion

Festival de Trois, Maison des Arts de Laval, mai 2004

Mon corps et moi +

Cette aventure, je l’ai si fort et si longtemps désirée que j’ai souvent douté qu’elle pût être jamais.

[…]

Aujourd’hui ce n’est plus de moi que je prétends m’échapper, mais des autres au travers desquels j’avais commencé par vouloir me perdre.

[…]

Aller à tous n’est pas aller à tout, mais au contraire n’aller à rien.

[…]

Solitude, la plus belle des fêtes, viendra-t-il ton miracle?

[…]

Comme du plus terrible péché, je m’accuse de penser aux autres, et non à moi.

[…]

Je n’ai pas la force de découvrir en moi la promesse des surprises nécessaires.

[…]

Sans être, sans objet, à qui vouer les mouvements de mon corps ou de mon âme, que me reste-t-il?

[…]

Qui de nous, souvent, n’a pas feint de se croire défini pour mieux éviter la peur des rêves, des désirs qui prolongent.

[…]

Cette petite fumée, après quoi s’acharne toujours notre course aux sécurités, soudain s’évapore et c’est à recommencer.

[…]

Je crois en ma grandeur parce que j’ai marché nu dans le soleil.

[…]

Le silence va-t-il valoir à mon coeur de s’entendre battre

[…]

Si je me suis dévoué à certains corps, c’était pour oublier le poids du mien, et si j’ai été curieux des âmes qui passaient, il  faut l’avouer, c’est que la mienne était incapable d’exaltantes surprises.

[…]

Ce que je me suis rappelé ne m’a jamais donné l’impression de vie que par de nouveaux regrets suscités. Ainsi, de tous les hommes, les plus tristes et les plus malheureux m’apparaissent ceux qui naquirent doués des meilleures mémoires.

[…]

Il est si facile de se laisser caresser par n’importe quelle main, les yeux fermés.

[…]

Se comprendre, se prendre non avec des mots ou des doigts, mais par la grâce de ces antennes invisibles qui font des coeurs, à l’aube, les plus étranges libellules.

[…]

Nous ne sommes pas morts et après les jours et les nuits de poursuite, de fièvre, il nous faut encore inventer des tortures pour croire que nous vivons…

[…]

J’ai baisé toutes les bouches pour être bien sûr que je n’avais plus ni désir ni dégoût.

[…]

Je me suis mordu la main et je n’ai pas reconnu le goût humain.

[…]

C’est un péché que de trop se connaître, un péché contre soi.

[…]

Dites aux hommes que je suis heureux. Dites aux hommes qu’une minute au moins je me suis échappé de leur globe d’attente.

[…]

Se suicident ceux-là qui n’ont point la quasi universelle lâcheté de lutter contre cette sensation d’âme si intense qu’il nous faut bien jusqu’à nouvel ordre la prendre pour une sensation de vérité.

[…]

Et si la mort n’était qu’un mot?

 

 

*Édition J.J. Pauvert 1974

Mon corps et moi +

Équipe de création

Mise en lecture
Marie-Josée Gauthier

Avec Denis Lavalou et Sylvie-Catherine Beaudouin

Trame sonore : Denis Lavalou

Illustration : Vincent van Gogh

Production Théâtre Complice

Diffusion

Spectacle lecture
24 novembre 1996

Accueil du Théâtre La Chapelle

Mon corps et moi +

Moitié-Moitié +

– tu as le projet de rester longtemps ?
– je n’ai pas fait de projets
– tu en as forcément fait
– pourquoi ça ?
– les gens en font d’habitude
– ah oui ?
– t’en as donc jamais entendu parler ?
– j’en ai entendu parler seulement je n’y croyais pas
– pourquoi donc ?
– on n’aurait pas dit à l’entendre que ça pouvait être vrai
– tu n’as pas de valise
– je n’en ai pas besoin
– tu as tout laissé derrière toi ?
– j’ai laissé une dépression dans le matelas sur lequel j’étais couché
– tu as été malade ?
– je ne me suis jamais senti aussi bien
– tu n’as pas bonne mine
– toi non plus
– je suis pas malade
– tu devrais toucher du bois quand tu dis ça
– mais je suis pas superstitieux
– tu es religieux ?
– je pense que la religion n’est que superstition
– tu connais quelque chose à la théologie ?
– des brins et des bribes
– des brins et des bribes de théologie ne te valent rien ils ne te mèneront nulle part
– ça m’intéresse pas plus que ça
– ne t’intéresse pas ?
– non
– je trouve ça sidérant
– donc combien de temps comptes-tu rester ?
– aussi longtemps que tu voudras de moi
– combien de temps ça fera d’après toi ?
– aucune idée
– tu n’as pas mûrement pesé la question dis ?
– pas pesé du tout

Longue pause

– où étais-tu passé ces neuf dernières années ?
– plus proche de dix
– tu as été en prison ?
– quel crime j’ai commis d’après toi ?
– tu peux en avoir commis plus d’un
– c’est vrai
– ou aucun du tout
– pourquoi mettrait-on en prison un innocent ?
– ça arrive ça s’est vu
– tu penses que c’est arrivé ?
– j’aurais pu ne pas être là quand tu es arrivé j’aurais pu avoir bougé il aurait pu y avoir des inconnus à vivre ici
– c’était la maison de notre mère
– j’aurais pu l’avoir vendue
– pourquoi tu la vendrais ?
– si quelqu’un me faisait l’offre adéquate
– il faudrait que j’y consente
– à condition que je te trouve
– il faudrait que tu me trouves
– et si je ne pouvais pas ?
– alors tu ne pourrais consentir à aucune offre quelle qu’elle soit il faut que nous y consentions tous les deux la maison nous appartient à tous les deux c’était la maison de notre mère elle l’a achetée elle-même elle a travaillé et trimé pour gagner de quoi l’acheter elle l’a achetée pour nous c’était tout ce qu’elle avait à nous laisser
– tu n’aimes pas cette maison
– j’ai jamais aimé cette maison
– si je la vendais t’aurais la moitié de l’argent
– je savais que tu serais là je savais que tu n’aurais pas bougé
– je ne suis pas prêt à bouger pas encore
– sans doute que tu mourras ici tu seras exposé dans la salle de séjour tout comme elle
– sans doute que tu mourras ici tu seras exposé dans la salle de séjour tout comme elle
– je ne pense pas que ça se fasse encore
– quoi ?
– exposer les gens dans la salle de séjour
– ça fait seulement dix ans de ça combien de choses ont pu changer en dix ans ?
– pas mal de choses
– en tout cas une fois qu’une personne est morte elle peut avoir tout ce qu’elle veut si tu veux être exposé dans la salle de séjour je veillerai à ce qu’on le fasse avec tous les accessoires
– qu’est-ce qui te fait croire que tu me survivras ?
– je ne pourrais pas te laisser à la merci d’inconnus
– on est tous à la merci d’inconnus
– je croyais que tu avais dit ne rien connaître à la théologie
– j’ai dit connaître des brins et des bribes
– quels brins ? quelles bribes ? tu sais que tu me fascines
– qu’est-ce que tu comptes faire ?
– à quel propos ?
– à propos de ta situation
– c’est quoi ma situation ?
– je ne t’attendais pas
– tu attends quelqu’un d’autre ?
– j’ai perdu l’habitude d’attendre quoi que ce soit
– je savais que tu serais surpris
– d’habitude je n’ouvre pas la porte aux gens passé dix heures du soir
– tu as souvent des gens qui passent tard le soir ?
– je n’ai jamais personne qui passe je ne l’encourage pas
– je serais arrivé plus tôt si mon état l’avait permis
– quel état ?
– l’état où j’étais à l’heure où je suis parti
– parti d’où ?
– il a fallu que je voyage à bon marché le trajet était long et peu confortable et le bus prenait un grand retard sur l’horaire annoncé
– tu venais d’où ?
– qu’est-ce que ça fait maintenant que je suis arrivé ?
– où étais-tu passé ces neuf dernières
– presque dix
– ces dix dernières années ?
– putain qu’est-ce que ça fait ?

[…]

– tu sais ce que je déteste ?
– non

Ned se lève de sa chaise
Il arpente la cuisine
Il tourne autour de Luke

– toi je te déteste je t’ai toujours détesté je crois depuis l’instant où j’ai ouvert mes yeux nourrissons c’était toi debout au pied de mon petit lit une clope pendue à la bouche ? c’était toi qui me tenais dans tes bras crasseux tandis que notre mère défaisait ses boutons pour que je tète ? c’était toi qui me torchais le cul ?
– mes bras étaient crasseux à cause du travail que je faisais pour vous payer à elle et toi des patates et du pain
– des patates et du pain ? on ne m’a jamais fait la vie si belle
– on s’occupait de toi
– c’était toi qui m’as traîné à l’école pour mon premier jour de classe ? c’était toi qui te tenais l’œil bordé de larmes me faisant au revoir avec un mouchoir devant la grille de l’école ?
– une petite merde comme toi ? qui te ferait au revoir ? qui verserait des larmes sur un petit pisseux comme toi ? y aurait qu’un putain de saint pour faire ça

[…]

– quelle espèce de fils étais-tu ?
– j’étais le fils qu’on avait créé
– le frère
– le frère que tu n’as jamais eu
– j’ai créé un frère et tu étais lui
– ce que pour toi j’étais jamais je ne l’ai été pour moi-même
– tu étais tout pour moi je t’ai appelé j’ai appelé j’ai planté mes semences dans tes oreilles j’ai peint mon visage dans tes yeux
– tu te méprenais
– il semblerait que oui
– semblerait ?

[…]

c’est quand vient la nuit que je vois le mieux je vois qu’il n’y a pas d’échappatoire pas pour moi échappatoire à quoi ? pas à moi de savoir qu’est-ce que je sais ? je me connais ça n’aide pas

[…]

– Ned
– oui Luke

Pause

– que dirais-tu être la base de notre relation ?
– quelle relation ?
– je veux dire en dehors d’un mépris mutuel
– je pense que le mépris est un peu sophistiqué pour nous
– l’exécration ?
– ça aussi
– nous devons bien être capables de quelque chose
– de tolérance ?
– ne sois pas idiot

[…]

– le paradis ?
– quand cela n’a-t-il pas été le paradis ?
– toute notre vie
– qu’a-t-elle été ?
– les commencements sont toujours difficiles
– ce qui il y a un instant était le commencement se dissout en un regard
– n’en dis pas plus