Archive for avril, 2010

Le Shaga +

MONTHEATRE.COM, David Lefebvre, jeudi 29 septembre 2007 +

La pièce possède de grandes qualités esthétiques, même si le plus spectaculaire se manifeste tardivement. Au niveau des décors, Charles-Antoine Roy et Anne-Marie Rondeau ont accompli un travail impeccable. Nicolas Descôteaux, à la conception des éclairages, et le duo Larsen Lupin à la trame sonore, contribuent aux différentes ambiances qui se dégagent de la pièce. La mise en scène de Kristian Frédric s’ajuste parfaitement aux mots et aux rythmes que ceux-ci imposent : sa direction d’acteurs est précise (grâce, entre autres, au travail du corps effectué par Laurence Levasseur), à la fois réaliste et déphasée, décalée. Les deux comédiens (Denis Lavalou et Cédric Dorier) sont solides, se prêtant corps et âme au texte et à la mise en scène.

C’est ainsi mon amour que j’appris ma blessure +

Extraits video. Page in construction.

C’est ainsi mon amour que j’appris ma blessure +

Je n’ai pas l’habitude de parler aux femmes dans les aéroports. Ni même ailleurs. Ni même à la mienne, à la mienne je n’ai jamais su quoi lui dire, c’est d’ailleurs pour cela que je pars, pour ces silences entre nous qui n’avaient rien de miraculeux tandis que toi, tel que tu me vois je suis en pleine disparition, j’étais en pleine disparition quand tu es apparue et tu m’as nettoyé, tu m’as débarrassé de petits bouts de chair qui ne me servaient plus, peut-être qu’avec le temps ils auraient poussé et avec le temps ces petits bouts de chair peut-être bien qu’ils auraient fini en regrets qui sait? Moi, les regrets je. Tu as piqué dans ma carcasse à grands coups de becs et vu les coups de cette nuit, gin sur whisky, je dois avoir une drôle de gueule de boxeur, est-ce que je te fais penser à Sugar Ray, est-ce que je te fais penser à George Foreman, à Hurricane Carter? Parce ça ne me dérangerait pas que tu penses à moi comme à un de ces types-là, une fois je me suis acheté un tee-shirt I am the best, je le mettais en pyjama, c’était du XXL, t’as vu mes épaules? Ben non.

[…]

Ne me demande pas pourquoi, je serais capable de te dire je t’aime illico, à cause des métaux dans ma forge et de cette putain de petite valise comme une flaque de sang à mes pieds, comme un chien blessé, un chien rouge et fidèle comme personne, ne me demande pas de t’expliquer ce je t’aime que je pourrais te dire et ne va pas croire que je pourrais dire je t’aime à la première venue ou à n’importe qui d’autre, ne va pas. Le gin le whisky ou la nuit, ne va pas croire qu’ils y sont pour quelque chose et l’heure de sommeil que j’ai dans la gueule je peux te dire qu’elle n’y est pour rien dans ce je t’aime que je pourrais te dire illico mais sans me presser, Don Quichotte il prenait son temps, y’a qu’à voir comment c’est long à lire ce bouquin.

[…]

Personne n’écrivait comme elle. Ma femme, j’aimais dire: ma femme et quand je parlais d’elle, c’était ma femme par ci, ma femme. Personne autant qu’elle, c’était des lettres de jour comme de nuit. Des lettres le jour, qu’elle écrivait comme on fabrique des parapluies, des lettres parce qu’elle voulait m’épargner la tristesse, la fatigue, le dégoût, elle voulait me protéger des intempéries alors c’était ça, les lettres de jour: des parapluies. Les lettres de nuit, c’était un voile sur la voie lactée, comme de la peau sur une casserole de lait noir, un panneau de signalisation pour les rêves, reconnaître les rêves, les distinguer, une voix dans la nuit, c’était un verre de lait pour que je m’endorme sans craindre quoi que ce soit de cette putain de vie avec ses météorites qui nous tombent sur la gueule, c’était ça, les lettres de nuit: une peau sur la voie lactée.

[…]

J’aime ce qui existe et sous mes yeux possiblement parce que c’est rare ce qui existe, ces choses dont on peut dire qu’elles existent sans en douter un seul instant c’est d’une rareté à couper au couteau […] Moi, je ne suis pas sûr d’être là, plus sûr du tout d’être là, à cause de ma gueule de boxeur au tapis et de cette nuit qui n’en finit pas, à cause de ce tunnel sans lumière, à cause des gins et des whiskies. Je ne bouge pas d’ici, je ne bougerai pas tant que je n’aurai pas trouvé quelqu’un à qui dire la vérité, toute la vérité, parce qu’un jour il faut la dire un jour au moins, à un parfait inconnu pour qu’ils s’agisse d’un parfait aveu, il faut un jour au moins être capable de faire une descente en soi pour tout nettoyer, j’étais bien parti dommage.

[…]

Tout le monde ça y est, tout le monde a disparu dans le cordon transparent qui relie cet avion dans lequel je ne vomirai pas, je prie pour que dans cet avion-là un grand con mou se pisse dessus sans rougir, avec l’air de quelqu’un qui fait ça tous les jours et que ça ne trouble pas parce que je ne veux plus rien avoir en commun avec ce type.

Je ne sais plus.

Plus à qui parler.

Surtout pas seul.

C’est ainsi mon amour
que j’appris ma blessure +

VOIR par Christian Saint-Pierre, jeudi 25 mars 2010

Le quasi-solo est une introspection, le monologue intérieur à la fois lyrique et maladroit d’un homme en deuil d’amour et d’amitié. Mise en scène par Denis Lavalou et Marie-Josée Gauthier, la production du Théâtre Complice épouse brillamment la richesse de cet objet littéraire hypnotique, chambre d’échos et de dédoublements. (…) De la partition à saveur koltésienne, véritable vortex de répétitions et de récurrences, Denis Lavalou s’empare avec brio. Sont au rendez-vous toutes les nuances et ruptures de ton qui s’imposent. (…) Pour ravir les yeux quand l’esprit s’égare, il y a les projections de Frédéric Saint-Hilaire, partie prenante de la scénographie de Cédric Lord. La vidéo, adroitement supportée par l’environnement sonore d’Éric Forget, campe l’action dans un fantasme d’aéroport. Elle joue habilement des réflexions et des superpositions, pour ne pas dire des apparitions, achève de faire de la représentation un objet de mystère et de fascination.

La Presse par Jean Siag, mercredi 24 mars 2010

Le Théâtre Complice propose à La Chapelle un texte poignant et incisif du Français Fabrice Melquiot. Tout dans ce monologue d’une heure et quart repose sur les épaules de Denis Lavalou, qui nous plonge à la fois dans son désespoir et son désir, intact, d’aimer. (…) Totalement habité par les mots de Melquiot, Denis Lavalou est par moments bouleversant. Il joue juste et rythme bien ce texte rugueux en même temps que poétique. (…)Les rôles muets au théâtre ne sont pas légion. Victoria Diamond compose parfaitement cette femme inconnue, dont on ne saura jamais rien, mais pour qui tous les mots de Melquiot sont destinés. C’est beau, touchant et vrai. Le décor et la scénographie sont hyper efficaces. (…)L’aéroport, lieu par excellence de tous les passages, des départs comme des arrivées, bref, de toutes les possibilités, est le lieu idéal pour cet homme qui se cherche. Je ne vous révèle pas la fin, mais après le départ de la belle inconnue, il dialoguera avec son ombre avant de tourner définitivement la page de son passé.

LE DEVOIR par Alexandre Cadieux, mardi 23 mars 2010

Lieu de transit et de décalage, l’aéroport plonge son visiteur dans un état d’urgence ou, au contraire, de stupeur hébétée. Le protagoniste de C’est ainsi mon amour que j’appris ma blessure, un texte du Français Fabrice Melquiot que le Théâtre Complice joue en ce moment à La Chapelle, ressemble à un fantôme parmi les quidams en partance. Son refrain, livré avec aplomb par le comédien et metteur en scène Denis Lavalou, présente un mélange de ferveur et de langueur qui colore toute la représentation. (…) Il faut souligner en terminant le travail des concepteurs sur ce spectacle du Théâtre Complice, un enchevêtrement à la fois simple et sophistiqué qui situe fort bien le personnage dans son environnement.

MONTHEATRE.COM par Aurélie Olivier, lundi 22 mars 2010

La langue de Melquiot est sinueuse (sans être alambiquée), collée au cheminement de la pensée d’un être sans aucune censure qui commente, digresse, se noie dans les mots, tout en gardant une forme de désinvolture malgré l’excès de boisson, de chagrin, de manque de sommeil. On perçoit qu’un travail très rigoureux a été mené sur le texte par les deux acolytes du Théâtre Complice, Marie-Josée Gauthier et Denis Lavalou. Celui-ci livre une interprétation magistrale de cet homme perdu, écarté de son propre chemin de vie, un homme que l’amour a assommé mais que le désir réveille, qui s’accroche à une inconnue comme à une bouée de sauvetage. L’entendre soliloquer nous renvoie immanquablement à notre propre solitude : solitude de pensées, solitude de douleurs, solitude comme un refuge aussi, parfois. De son côté, la jeune Victoria Diamond semble flotter, mi-langoureuse mi-ennuyée, tranquillement immobile et silencieuse, contrastant fortement avec le pauvre hère qui s’adresse à elle en pensée et qui fait d’elle le vecteur de sa catharsis.

La scénographie est magnifique, avec des vitres immenses rappelant un aéroport et un écran géant sur lequel défilent tantôt des ombres de passagers, tantôt des silhouettes d’avions (…) Cette production est une vraie réussite.

LE QUATRIÈME par Yves Rousseau, mercredi 17 mars 2010

Avec « C’est ainsi mon amour que j’appris ma blessure », le Théâtre Complice explore à partir d’un puissant texte poétique, la suprême expression de l’humaine solitude dans toute les déchirements du rêve, et de l’illusion. (…) Cette scénographique moderne angularité de verre et d’acier dominante de hauteur se croise au gigantisme du monde extérieur bellement rendu par effets de projection (superbes jeux climatiques) d’arrière-plan, comme petit grain de sable de l’être dans la grande immensité de l’anonymat du monde. Dans le minimaliste du geste, et l’éthérée substance des mouvements, le propos bouillonne, porté par un comédien qui à des années-lumière de l’enflure dramatique et du manichéisme, anime son personnage de tous les paradoxes de l’humaine petitesse et grandeur : à la fois pauvre type, un peu rouleur de mécanique et frimeur, autoflagellatoire, sensible et d’un humour d’autodérision décalé, s’exposant de toutes ses vérités sous toutes les maladresses de ses lubies, errant de quelques amours perdus, le caractère s’égraine peu à peu de son construit. La fragile façade craque, se lézarde, et l’humanité toute nue et cicatricielle parle d’un terrible communal temps d’être. (…) La danseuse contemporaine Victoria Diamond incarne le muet rôle de la jeune femme assise et tuant le temps, avec un subtil flottement expressif mettant en valeur le décalage fantasmagorique de ce pauvre hère incarné avec éloquence.

Le texte, en blocs denses, intenses et cyclothymiques, représente tout un défi de rythme, d’expression, de minimalisme gestuel, de sens, et demande investissement total tant à l’acteur, qu’au spectateur. Le build-up climatique est aussi probant que la triste beauté du texte. À voir !

C’est ainsi mon amour que j’appris ma blessure +

 
Mise en scène et costumes Denis Lavalou –
Marie-Josée Gauthie
r
 
assistance mes et régie Sabrina Gilbert
 
avec Denis Lavalou et Victoria Diamond
 
Équipe de création  
scénographie Cédric Lord
vidéo Frédéric Saint-Hilaire
lumière Stéphane Ménigot
trame sonore Éric Forget
 
Équipe de soutien  
direction de production Denis Lavalou
assistance à la production Sabrina Gilbert
direction technique Simon L. Lachance et
Jérémi Guilbault Asselin
communications Isabelle Mandalian
Graphisme Catherine Tessier
Réseautage Nicole-Sylvie Lagarde
 
Construction du décor Jérémi Guilbault Asselin
Christophe Lessard
 
Peintres scéniques Estelle Charon
Marie-Pier Fortier
Michèle Gagnée Cédric Lord
 
Crédit photo affiche Rémi Demontigny
Crédit Photos spectacle Robert Etcheverry
   
 

L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté

Production THÉÂTRE COMPLICE

La production a bénéficié de deux résidences de création au Théâtre de la Ville à Longueuil et d’une résidence au Théâtre La Chapelle, à Montréal. En outre, elle a été présentée aux diffuseurs régionaux lors de l’événement Fenêtres de la création Théâtrales, au Théâtre de la Ville, à Longueuil le dimanche 29 novembre 2009.

Création
Théâtre La Chapelle Montréal, mars 2010

Reprise
La production fera l’objet d’une demande d’intégration au programme le Conseil des Arts de Montréal en tournée à l’automne 2010
Une reprise à Montréal est aussi envisagée pour la saison 2011-2012

C’est ainsi mon amour
que j’appris ma blessure +

C’est ainsi mon amour
que j’appris ma blessure +

Résumé

Sur un long banc d’aéroport, assis de dos à une jeune femme dont il devient amoureux fou, un homme perdu soliloque après une nuit d’alcool et de violences. Jaloux comme un Don Quichotte de tous les hommes qui la regardent, il lui avoue sa flamme et lui dévoile son cœur. Il parle, commente, interpelle, questionne et elle ne répond pas. Mais lui parle-t-il vraiment ou tout est dans sa tête ?

Elle se lève soudain. Embarquant dans son avion, elle disparaît. Un autre lien, plus éphémère encore, se crée alors entre notre homme et un inconnu de passage à qui il rend la valise et le billet d’avion qu’il semble avoir volés. Rien d’autre ne se passe, mais, dans son égarement et sa déréliction, ces rencontres étranges et éphémères agissent comme un éveil. Naît alors l’improbable impression d’une possible rédemption.

*

Être ou ne pas être, a dit Shakespeare, aimer ou disparaître, semble nous dire Melquiot. Pulsion de vie ou pulsion de mort, reconnaissance du désir ou négation de soi. Pas d’autre alternative.

Denis Lavalou
– Je trouve dans ces personnages une étrange parenté, une sorte de familiarité immédiate, une compassion aussi, une tendresse. Je les reconnais. Parce qu’ils sont là partout autour de nous, autant qu’en moi-même. Et le théâtre va nous faire entendre l’inaudible, le caché, l’intérieur d’un être humain. C’est plus qu’une radiographie, c’est un micro greffé dans une tête.

Marie-Josée Gauthier
– Aussi, qu’est-ce que le désir de l’homme – ce désir de loup – comme l’appelle Melquiot?
Quel est le cérémonial de cette danse de l’attirance, venue de la nuit des temps ?
Comment notre homme cherche-t-il à se différencier du très banal prédateur masculin tout en empruntant certains de ses codes? Qu’est-ce qu’il fuit? Aura-t-il rencontré l’amour qui va lui permettre d’oublier le chagrin?…

Denis Lavalou
…Ou a-t-il rencontré un ange qui lui donnera, au contraire, plein accès à son chagrin? Cette jeune femme énigmatique, muette parce qu’on ne lui parle pas vraiment, est à la fois un symbole, un fantasme et une incarnation, figure du passé, du présent, de l’avenir, pointe magnifique de l’iceberg du désir, figure transitionnelle qui va lui permettre d’abandonner les vieux souvenirs et de passer à autre chose.

Marie-Josée Gauthier
La faire simplement exister, cette jeune femme, qu’elle ait sa vie propre, teintée, pour nous spectateurs, par le regard de l’homme qui l’observe, est un défi théâtral fascinant.

Ainsi, donner la parole à celles et ceux qui se débrouillent mal avec le langage comme avec leurs sentiments – tels les personnages de Daniel Keene, de Philippe Besson et même ceux de Marguerite Duras – et voir comment cette difficulté de la parole crée une architecture dramaturgique singulière et pousse l’auteur vers une langue d’émotion, à la fois comique, poétique et dramatique.